Jeudi 13 janvier.
Il pleut encore, il pleut toujours. Devant le Grand-Hôtel, c’est, armée de parapluies, l’inévitable nuée des courtiers pisteurs. Ils sont là, dépêchés au-devant de l’étranger par les Souks de Medina, et guettent la proie à ramener dans les repaires ; ils me reconnaissent tous (à quatre ans de distance, quelle mémoire ont ces juifs ! jugez de leur rancune contre les roumis, s’ils se souviennent avec autant de persistance des anciens affronts dont nous les avons abreuvés jadis) ; je décline leurs offres, et c’est aux Souks que je me rends néanmoins, les Souks dont les rues voûtées, ou tout au moins recouvertes de planches, m’offriront un sûr abri contre la pluie qui redouble.
Ils pullulent et foisonnent de la même foule colorée, diaprée et grouillante. C’est dans le clair-obscur des longs couloirs bordés d’échopes les mêmes groupes en burnous, les mêmes oscillations de turbans et de chéchias, la même promenade à pas majestueux et les mêmes salamalecs des gandouras de nuances tendres ; Arabes riches circulant au milieu de la bousculade des courtiers juifs et des nègres commissionnaires, mais ce ne sont plus les Souks que j’ai connus… Tout aussi animés qu’autrefois, ils ont perdu l’aspect des Mille et une Nuits qu’ils avaient dans le soleil : là aussi les costumes se sont fanés et les nuances se sont éteintes. Il faut l’azur éclatant des ciels d’été à ces groupements de foule et d’étoffes, il faut des bandes de ciel bleu dans l’interstice de ces planches disjointes ; et, dans le cintre de ces voûtes, les dômes et les minarets des mosquées se détachent mal sur un horizon pluvieux, et puis le monotone crépitement de l’ondée sur ces toitures ! Il me semble être encore sur le paquebot ; non, il ne faut pas revenir.
Ils sont pourtant en rumeur aujourd’hui, les Souks : tous les marchands, arabes et juifs, y commentent, avec des oscillements de tête, des mouvements d’yeux et des grands gestes, un article de la Dépêche tunisienne sur le prince Vautour. C’est un des leurs qui est visé dans l’entrefilet paru, un des pisteurs les plus connus de l’avenue de France, envoyé à Malte pour y racoler des clients.
Cet Arabe inventif aurait, grâce au faste oriental de ses costumes et à la suprême élégance de ses manières, réussi à se faire passer pour un prince de la famille du bey, et cela même auprès du gouvernement anglais. C’est en plein triomphe, au milieu d’un bal au cercle des officiers, que la vérité sur le faux prince beylical aurait éclaté, au grand scandale des jolies misses et des aristocratiques ladies, très sensibles (c’est le prince Vautour qui l’aurait affirmé depuis), au beau physique du dit ; mais quand on s’appelle Ben-Amor ! La chose m’est racontée tout au long chez Barbouchi, où je me suis laissé entraîner à prendre le kahoua. Kahoua, protestations d’amitié, joie délirante de me revoir, tout le grand jeu des effusions et des caresses, grâce auquel on espère me placer pour cinquante louis de broderies persanes et de tapis de Ladick. Les tapis sont, il faut l’avouer, merveilleux. A vingt-cinq louis, on pourra peut-être s’entendre.
Comme le prince Vautour en question est employé dans une maison rivale, on s’exclame et on s’esclaffe fort chez les Barbouchi, mais Tunis n’a pas lieu de triompher si insolemment des méprises de l’île de Malte, puisqu’il y a trois ans je ne sais quel aventurier, sous mon propre nom, non seulement faisait de nombreuses dupes de l’avenue de la Marine à la rue de la Kasbah ; pouff à l’hôtel de Paris, escroqueries chez de nombreux marchands et toute la série des notes en souffrance, mais arrivait encore à placer de la copie et à la signer de mon nom dans la presse tunisienne, qui ne tarissait pas d’éloges sur le cher confrère. Et pourtant, l’hiver précédent, j’avais séjourné vingt jours à Tunis : c’est dire que j’y avais passé inaperçu ! Si j’avais quelque vanité, quelle aventure mortifiante !… inaperçu à Tunis, ô Parisiens cités des premières, petites célébrités d’un soir, comment jamais reparaître sur le boulevard !
HALFAOUINE
Vendredi 14 janvier.
Le quartier Halfaouine, maisons basses, un seul rez-de-chaussée, des fleurs jaunes et des herbes poussent sur les terrasses ; une suite de dés à jouer d’inégales grandeurs, voilà les rues ; chaque habitation s’ouvre en échope : ce sont en enfilades des friterias, poissons frits et beignets aux mêmes relents d’huile, des boucheries arabes avec le boucher assis en plein étal, les orteils nus, au milieu de ses viandes, boutiques de fruits et de légumes encadrées de régimes de dattes, de bottes de raves et de chapelets de piments, étals de potiers encombrés de jarres et de gargoulettes grossièrement peintes à la manière italienne, boutiques de charbon de bois et, à tous les dix pas, des barbiers et des cafés maures. Sur la place, vis-à-vis d’un café maure à péristyle enguirlandé d’une vigne (le fameux café maure reproduit par toutes les photographies) les huit coupoles blanchies à la chaux de la mosquée d’El-Aloui, huit mamelons d’un blanc d’argent sur le bleu laiteux d’un ciel d’aquarelle, et çà et là, dans une foule où la gandoura devenue rare est remplacée par le burnous, une énorme juive à bonnet pointu et aux petits souliers trop courts se dandinant comme une cane ; chez les barbiers, quelques soldats du bey… impression de printemps de Tunis.