Ces quelques notes prises, il y a quatre ans, le moyen de les revivre sous la monotone et persistante pluie qui continue à noyer Tunis, une Tunis souillée, délavée et moisie dont une lèpre verdâtre a envahi tous les murs. De longues traînées vertes, du vert des lentilles d’eau, formées par des mousses imperceptibles, soulignent le long des dômes et des murailles les infiltrations d’eau, et font de la ville argentée (Tunis l’argentée, comme disent les Arabes), une inquiétante agglomération de dômes et de cubes livides et marbrés de veinures, telle une immense ruine sculptée dans du roquefort : Tunis d’hiver ! Et, entre ses maisons comme atteintes de lèpre, la foule la plus laide et la plus sordide, la détresse des burnous et de toutes les loques sales que l’Arabe de Tunis ballotte entre ses jambes ; des vieux bicots retroussés jusqu’aux cuisses et la fuite sous la pluie de jambes sèches et noires, profils de dromadaires et pattes de sauterelles d’Égypte, la majesté des marabouts déshonorée par le parapluie, et, enfin, cette silhouette inoubliable, ce grotesque rencontré, ici, à tous les coins de rues, les jours d’averse : un vieil Arabe à capuchon sautillant parmi les flaques d’eau, un couffin de provisions d’une main, dans l’autre une vieille ombrelle écrue ; non, décidément, il ne fallait pas revenir.

LE QUARTIER JUIF

Samedi 15 janvier 1898.

Le quartier juif, après la porte de France et la rue des Maltais.

C’est surtout là qu’il ne fallait pas revenir ; dans ces rues étroites et sombres, comme étranglées entre les maisons plus hautes, ces rues déjà sales par les temps de soleil. Non, il ne fallait pas revenir dans le dédale obscur des placettes et des impasses du quartier des juifs.

Ville morte au cœur même de la ville et qui ne s’anime que le samedi, j’avais il y a quatre ans aimé l’aspect morne et fermé de ses ruelles hostiles et de ses hautes demeures, leur air de forteresses derrière leurs fenêtres grillagées tantôt à l’espagnole, tantôt à la mauresque, toute cette vie sourde et dérobée d’une race comme en défiance et se gardant jalousement des autres ; quartier bizarre resté bien moyen âge avec ses maisons en ruines surgissant tout à coup au milieu d’une rue ou au fond d’une impasse, tout ce labyrinthe de ruelles silencieuses et tristes, aboutissant parfois à la porte bouchée par des planches d’un vieux logis à l’abandon ! J’y avais fait de si radieuses et lumineuses rencontres, car la juive, la juive tunisienne hideuse à trente ans avec sa large face blafarde, ses bajoues, ses fanons et sa taille déformée par les grossesses, la juive aux lourdes jambes caleçonnées de soie et d’or est délicieuse de treize à dix-huit ans, et il faut qu’elles soient bien charmantes, les juives de Tunis, pour résister au grotesque somptueux de leur costume.

La gorge libre sous une courte chemise de soie vert tendre, bleu turquoise ou rose turc brodée, c’est, de la ceinture aux chevilles, la soie mauve, blanche, ou jonquille, d’étroits caleçons, collants jusqu’à mi-cuisses, aux mollets cuirassés de lourdes broderies d’or, des caleçons qui valent parfois jusqu’à mille francs pièce et qui, bridant sur le ventre et leur serrant le bas des jambes, avec la mise en relief de fesses énormes, donnent aux juives déjà mûres, celles aux gorges flasques, un étrange aspect d’oies bardées prêtes pour la broche… Un bonnet pointu à banderole, la jolie coiffure des châtelaines de missel, casque comme d’un hennin leurs faces empâtées et blêmes, ces faces envahies par la lymphe juive et jaunes d’une graisse déjà vue à Paris sur le visage des baronnes ; mais ces monstres, je l’ai déjà dit, sont les juives de trente ans.

Par contre, les enfants rencontrés aux coins des portes sont charmants, les petites filles surtout, d’une pâleur de jasmin avec leurs grands yeux noirs. Sous les chamarrures de leurs costumes, ils luttaient, ces petits juifs, dans mon souvenir, avec les enfants de Tlemcen, et les jeunes filles donc ! les jeunes filles entrevues au fond des cours en train de faire la lessive, en chemise de soie brodée, tout comme les princesses des légendes, ou tassées l’une contre l’autre derrière le renflement grillagé d’une fenêtre, étaient-elles assez délicieuses sous leurs foulards de soie de couleur vive et le lustré de leurs luisants cheveux noirs, leurs cheveux du noir de leurs larges prunelles, leurs foulards du rouge de leurs bouches charnues.

Elles m’étaient apparues dans leurs blouses et leurs caleçons de soies claires comme autant de fleurs vivantes, les unes isolées sur leur tige, les autres groupées en bouquet…, fleurs de cire pourtant plutôt que fleurs vivantes, à cause de leur immuable pâleur… Je me rappelle encore un certain coin de rue avec un vieux mur blanc de chaux, couronné de glycines, et un ancien puits à large margelle, surmonté de ferronneries, dont trois petites juives tiraient de l’eau, groupe adorable et harmonieux allant du vert tendre au lilas clair. L’une d’elles était montée sur le puits pour aider au jeu de la poulie, et sa silhouette enfantine et parée se détachait, dans le soleil, sur le bleu soyeux du ciel : et cela ressemblait au début d’un conte, d’un conte des Mille et une Nuits. Je ne les ai pas retrouvées.

COMMENT ELLES VOYAGENT