D’Héloé. — Mais vous devenez pernicieuse…

Mme Baringhel. — Oh ! ces Anglais, tout est possible avec eux ; et puis, un homme si beau… Enfin, que fait-il dans ce ménage, pupille de monsieur ou amant de madame ! Moi, il me fait l’effet de Dorian Grey.

D’Héloé. — Et vous osez dire que vous êtes réfractaire à Tunis !

TUNIS MYSTÉRIEUSE

En proie, telle qu’elle est, à son armée de guides et de courtiers pisteurs uniquement préoccupés d’exploiter l’étranger, Tunis est peut-être la ville de toute la côte barbaresque que connaissent le moins les touristes. Guettés et happés à la porte des hôtels par la bande des vautours, les nouveaux débarqués dans la ville des beys ne seront promenés et conduits qu’aux seuls endroits où leurs convoitises attisées, leurs goûts séduits et leurs caprices tentés pourront les entraîner à délier les cordons de leur bourse, partout où le pisteur aura flairé l’occasion d’un achat.

Resteriez-vous un mois à Tunis, si vous êtes tombé entre leurs mains, trente matins ils vous conduiront dans les souks, et par de nouvelles rues et d’imprévus détours vous ramèneront invariablement chez Djemal ou Piperno, chez Barbouchi ou Boccara ; et chaque matin, de onze heures à midi, quelque désir que vous ayez manifesté d’aller ailleurs, vous vous retrouverez assis devant l’inévitable tasse de kahoua, au milieu des gestes enveloppants et des caresses de langage d’un des quatre marchands nommés déjà. « Un tapis, sidi, pas cher, une occasion parce que c’est toi. Veux-tu ce cimeterre ? Il est joli, c’est une lame de Damas, et ce coussin de soie brodée d’Asie, pour toi pas cher, parce que toi bon ami. Moi rien gagner sur toi, moi faire affaire pour le plaisir », et c’est l’antienne dont on rabattra tout un mois vos oreilles, jusqu’à ce que les vautours vous aient jugé à sec.

En votre qualité de roumi, vous êtes taillable et corvéable, vous devez payer tribut aux seigneurs des souks ; c’est pour ici et non ailleurs que la sagesse des peuples a promulgué le proverbe : La conquête dévore le conquérant… A peine vous permettront-ils une excursion à Carthage, où vous verrez peu de chose en dehors de la cathédrale des Pères Blancs, beaucoup de souvenirs et peu de vestiges, une journée au Bardo, qui s’amoindrit de jour en jour et perd tout caractère sous prétexte d’embellissement, peut-être quelques heures à Hammam-Lif, qui seront une déception, malgré le beau panorama de la montagne de Plomb, du Bou-Cornin et du Zaghouan, et encore autoriseront-ils ces déplacements, ces heures volées aux achats qu’ils espèrent, parce que ces excursions nécessitent une voiture, et là-dessus ils trouveront le moyen de griveler et de gagner sur vous. Ce seront des arrangements à compte à demi avec des cochers de leur choix ; on vous demandera quinze et vingt francs pour une promenade de trois heures, tarifées à trois francs, si bien que, toutes vos minutes passées sur le territoire de l’ancienne cité de Thounes auront engraissé peu ou prou la bande en chéchia et en gandoura bleue des courtiers-vautours.

Et notez que je n’exagère pas. J’ai connu des Parisiens demeurés vingt jours à Tunis et qui, dans une ville de cent cinquante mille âmes, dont quatre-vingt mille Arabes et quarante mille juifs, ne connaissent, en dehors des souks, que la rue de la Kasbah qui y mène, la rue Halfaouine qu’il faut longer toute pour aller au Bardo, et le Dar-El-Bey, le petit palais où le bey vient tous les lundis rendre la justice, le Dar-El-Bey classé parmi les curiosités du Bædeker pour sa terrasse d’où l’on embrasse toute la vue de Tunis, offerte là avec ses monuments, ses rues et ses mosquées, et son vieux mur d’enceinte, jusqu’au petit port de la Goulette, apparu sur le bleu de la Méditerranée, au delà du vert limoneux de son lac.

Et, pourtant, que de mystère et de silence dans certains quartiers de cette Tunis ouverte aux paquebots, grouillante de garnison, et, trois fois par semaine, envahie d’un nouveau flot de touristes ! car il existe, et cela à la sortie des souks et à cent mètres de la Porte de France, une Tunis d’Orient, une Tunis bien plus d’Asie que d’Afrique, avec ses hautes demeures verrouillées et grillées comme autant de forteresses, la Tunis des Arabes riches, longues façades aveugles, uniformément blanches, avec leurs larges portes cintrées aux vantaux de bronze oxydé et verdi, la Tunis du siège de saint Louis, la Tunis des Croisades, la Tunis apparue comme la clef d’or de l’Orient mystérieux aux rois-chevaliers de la chrétienté, la Tunis dont les murailles sarrazines connurent, avant les reîtres de Charles-Quint, les gonfaloniers de Venise et les archers de Barberousse.

Cette Tunis du moyen âge, qui m’avait échappé lors d’un premier séjour, et qu’une heure de désœuvrement m’a fait découvrir en rôdant au hasard à travers les rues, aucun guide ne vous l’indiquera, car elle n’existe pas pour eux. On n’y vend ni bibelots, ni étoffes curieuses. En dehors d’une unique voie réservée aux marchands de comestibles et tous de race indigène, on ne vend rien dans le morne quartier de l’aristocratie maure.