La coque se lamente et pleure la poulie :

L’arbre au vallon natal rêve dans l’embellie ;

Seul, stupide et sublime, aux quatre cieux je tends

Mes yeux infatigués de nourrir les mirages,

Ma lèvre, où l’homme altier sculpta pour tous les temps

Cette soif d’infini qu’abreuvent ses naufrages.

Ces beaux vers de M. d’Humières, cette Chanson de la Figure de proue qu’il me lisait, il y a un mois dans sa villa de la Mitre, à Toulon, ce m’est une mélancolique joie de me la réciter, accoudé aux bastingages du Tell, pendant que le lourd bâtiment s’enfonce dans la nuit au monotone et sourd roulement des vagues.

Je suis seul sur le pont, il y a cinq heures encore tout grouillant d’Arabes et de soldats, pitoyables bat’ d’Af et hâves disciplinaires embarqués pour Gabès, Gabès, ce sous-Cayenne du Sahel…

Il y a cinq heures, sur le quai de Sfax, encombré de hangars et de marchandises, c’étaient les cent pas, éperons sonnants et tailles cambrées, de toute une trôlée de sous-offs de spahis, maréchaux des logis venus là en bande voir partir le paquebot-poste. On vient bien, en province, voir passer les trains. Oh ! la promenade des désœuvrés autour des gares, les tristes distractions d’une vie de garnison ! Puis, ce furent les adieux de sveltes officiers venus escorter un des leurs à bord, l’embarquement grotesque de deux juifs retardataires, hissés avec des cordes hors de leur barque à bord du Tell déjà sorti du port ; et puis, dans le branlebas de la soupe sonnée pour le troupeau parqué dans l’entrepont, Sfax a disparu de l’horizon, Sfax et la plate étendue de ses campagnes semées de taches blanches dans le vert bleuâtre de ses jardins innombrables… tant de villas et tant d’oliviers !

Et maintenant, dans le silence et les ténèbres, je suis seul avec le lieutenant de quart à veiller à bord ; seul, non, car deux points brasillants me dénoncent dans la nuit deux fumeurs, deux pauvres malheureux des compagnies de discipline qui, eux aussi, ne peuvent dormir. Dans l’entrepont, par le grand trou béant où la grue descend et monte les marchandises, je distingue un tas de loques et de formes humaines roulées dans des couvertures, soldats et Arabes couchés là pêle-mêle et dormant les uns sur les autres dans une torpeur de bêtes, pitoyables épaves que berce le roulis !