Jeudi 10 février.

Dans la nuit, un tumulte, des cris. Je monte sur le pont : le Tell est entouré de voiliers, de grandes chaloupes fantômes montées par des Arabes… Ces capuchons dans l’ombre, des pirates de légende ou des pénitents blancs ? Nous sommes mouillés devant Gabès, et ces spectres d’Orient à bord de ces voiliers qui paraissent si blêmes, ce sont des portefaix de l’oasis venus pour décharger les marchandises du Tell ; puis une autre chaloupe accoste, montée par des rameurs, des Siciliens, ceux-là ; et, toute la nuit, ç’a été un crissement de poulies, un fracas de caisses incessant et sourd. Les pauvres soldats, les indigènes de l’entrepont ont été dérangés brutalement ; on démontait les planches où gisait leur sommeil ; on aurait eu plus d’égards pour des animaux, et jusqu’à l’aube, nul d’entre ceux-là n’a pu fermer l’œil.

A sept heures, le hâve et frissonnant troupeau est descendu dans la chaloupe des Siciliens, qui les ont emmenés.

Une longue bande de sable et dix lieues de palmiers, verdure poudreuse dans de la lumière, c’est l’oasis ; et une tristesse un peu niaise m’a pris en songeant à tous ces inconnus, mes compagnons de bord d’une nuit, et que je ne verrai jamais plus.

Sur le Tell, le déchargement a continué, et je n’ai même pas eu le courage d’aller à terre ; nous repartions à midi.

Et, pendant cinq heures, ç’a été, dans une lumière éblouissante, le panorama de l’oasis avec, au-dessus des palmiers, les pâles ondulations des sables, et, à l’horizon des contreforts de montagnes rougeâtres, le Sahel, et à la lorgnette un indescriptible grouillement d’Arabes, trois ou quatre cents au moins, embarquant de l’alfa à bord d’autres voiliers rangés des deux côtés d’une longue estacade : l’alfa, le grand commerce de Gabès ; Gabès, la plus belle oasis de l’Afrique, celle dont Pline a écrit : « Ici, sous un palmier croît un figuier, sous le figuier, un amandier en fleurs, sous l’amandier un caroubier, puis un abricotier, un pêcher, et puis enfin du blé, de l’orge et toutes les fleurs. » Il y croît maintenant des spahis, des bataillons d’Afrique et des compagnies de discipline. J’ai préféré ne pas descendre à Gabès.

Même jour, quatre heures. Depuis midi, une mer unie comme une glace, une mer transparente et moirée dans une limpidité de ciel inconnue dans nos régions du Nord, la plus calme et la plus délicieuse traversée : heures inoubliables et d’autant plus légères !

Hors l’équipage, nous sommes, ma mère et moi, les seuls Français à bord ; tous les passagers sont Arabes. Une flottille de petits bateaux à voilures orange, voilà notre seule rencontre en cette solitude azurée, toute une équipe de pêcheurs d’éponges, ces éponges dont la Méditerranée est si riche entre Sfax et Djerba. Ils ont amusé un moment nos regards, telle une jonchée d’écorces de mandarines à la dérive sur le bleu de turquoise des vagues, puis ils ont disparu, soudain évaporés.

Djerba, c’est la trépidation des treuils descendant les ancres. Nous mouillons si loin de l’île que la côte s’aperçoit à peine. Djerba, la villégiature des riches marchands des souks de Tunis ; Djerba, la fabuleuse île de voluptés où Calypso retint, durant dix ans, captifs, Ulysse et Télémaque. Les fonds de sable s’y étendent si loin qu’il faut une heure et demie aux chaloupes de l’île pour arriver jusqu’au paquebot, et les voici qui se profilent à l’horizon, les felouques déjà turques de couleur et de forme, avec leur unique voile d’un beau jaune de safran et leur étroite coque recourbée.

Des Arabes les montent ; les passagers qu’elles nous amènent diffèrent aussi par le costume des indigènes de Sfax et de Tunis. Ce sont des vestes sans manches, des espèces de gilets de soie cerise ou vert pistache passés sur des chemises flottantes. Race agile aux membres nerveux, passagers et matelots sont grimpés au mât et sur les vergues des embarcations.