Un incident : apparition de passagers insoupçonnés à bord durant la traversée. Quatre Arabes dont une femme, la plus empaquetée et la plus close de voiles que nous ayons encore rencontrée. C’est un épicier de Djerba avec sa mère et deux de ses serviteurs. Avec quel soin jaloux cette vieille musulmane se dérobe aux yeux roumis, non, cela n’est pas croyable, et quel aria pour la descendre ! non, les tâtonnements de ce paquet aveugle et trébuchant sur les degrés de la passerelle, ses effrois séniles ! En fin de compte, son fils la prend entre ses bras et la dépose comme un ballot, au fond de la barque ; un des serviteurs jette une pièce d’étoffe sur ce corps inerte, puis il va s’asseoir aux côtés de son maître, tandis que la vieille Fathma gît sous son haïck et sa couverture, calée, tel un sac de grains sous une bâche, au milieu des caisses et des rameurs, effleurée par leurs rames et leurs gros orteils nus !

Les felouques s’éloignent, un poudroiement d’or les enveloppe ; nous démarrons enfin, nous aussi. Comme un vol de flamants tournoie au-dessus de Djerba, lueur plus rose dans le couchant rose, Djerba, dernière étape en territoire français du Touache qui nous emporte maintenant vers Tripoli !

TRIPOLI DE BARBARIE

Tripoli ! la ville des mirages, mirages de la mer et mirages des sables dans son vert oasis empanaché de palmes, Tripoli l’Espagnole et aussi l’Orientale, Tripoli toute bruissante encore des harpes et des flûtes du cortège de la Princesse lointaine, Tripoli, qu’un poète, M. Edmond Rostand, consacrait cité d’azur et d’or, d’azur comme Césarée, Antioche et Solime, et d’or comme Ninive, Memphis, Alexandrie, par la magie de ses vers, quelquefois incorrects, mais si chantants, si fastueusement souples et un peu aussi, disons la vérité, par la grâce onduleuse et la voix d’agonie, caresse et mélopée, de Mme Sarah Bernhardt… Tripoli !… c’est-à-dire des minarets verts, des terrasses de palais et des dômes de mosquées au-dessus de hautes murailles que vient baigner la mer, un décor de ville turque dans une baie d’azur, le faste somnolent d’une cité du soleil allongée et rêvant au rythme lent des palmes, entre le vent du large et celui du désert…

Décor trompeur, déception du mirage ; la ville est sale et le ciel gris ; la felouque turque, qui nous mène à terre, fend à force de rames une eau lourde de sable, l’horizon est gros de pluie et sur le petit quai, où nous accostons, une bande d’énergumènes en guenilles, mendiants et portefaix arabes, nous accueille avec des gestes et des cris rapaces ; il faut défendre contre eux notre bagage, c’est une vraie meute qui s’acharne après nous. Ils nous ont tirés de force hors de notre chaloupe et, pendant qu’ils nous assaillent d’offres et de demandes, baschis, baschis, sidi, sidi, soldi, il nous faut répondre à la police turque et tenir tête en même temps à la douane. Les uns réclament notre passeport, les autres fourragent curieusement dans nos malles, oh ! les gros doigts malpropres de ces Turcs sur notre linge…

Nous parvenons enfin à leur en imposer en nommant le consul ; quelques menues monnaies achèvent de les convaincre et, devant l’argument des pourboires, la pesante grille qui clôt tout le quai consent à s’ouvrir. Nous sommes dans Tripoli, mais ce n’est pas sans mal.

Et la déception continue. Les rues sont sordides, les étals des marchands déconcertent par leur désordre, le pied s’enfonce et trébuche dans la boue ; ce ne sont que flaques d’eau, tas d’ordures et ornières. Rues voûtées ou plutôt enjambées par des arches, aucune d’entre elles n’a de nom ; c’est la ville turque dans toute son incurie. Quelques buvettes tenues par des Maltais, des boutiques de perruquiers siciliens, voilà, parmi les rangées d’échopes, les seuls endroits où puisse se risquer un Européen ; et pourtant que de pittoresque et de séduction dans les amas de citrons, de fenouils et d’oranges empilés devant les taudis arabes ! Les logis indigènes, déjà si rebutants à Sfax, sont devenus ici tanières, la plupart sont pourtant peints de rose et de bleu ; ce sont les mêmes fenêtres grillagées, les mêmes façades closes que dans la Tunisie, mais l’effroyable saleté turque étonne, même après l’insouciance arabe… et les corps de garde de la garnison, avec leur puanteur et leur aspect de caverne, et la lamentable tenue de la troupe, ces soldats turcs qui, sans leur fez, auraient l’air de mendiants, leur uniforme crevé aux coudes, leur pantalon en loques, leurs pieds nus dans la boue, toute la défroque de pièces et de morceaux de la fidèle armée du sultan, c’est à se demander de quoi vivent ces misérables ; sont-ils payés ? Cela, non, sûrement… Nourris, alors ? Oui, car ils ont fière mine et, forts comme des Turcs, la plupart bombent de robustes torses dans le drap crevé de leur étroit veston…

Ils errent par les rues en se tenant par la main, comme des fiancés ; musent aux étalages : nous leur donnerions des sous, si nous l’osions. D’autres passent, escortant un chameau chargé de tonnelets et de vieux bidons ; à Tripoli, ce sont les soldats qui vont chercher à la fontaine l’eau des ménages d’officiers et la provision des casernes, soldats chameliers qui, au bout de trois jours, deviennent une des joies de la rue, plus foisonnante ici de foule et de pittoresque que dans toute autre ville arabe ; car, malgré sa saleté, ses ornières et sa boue, elle déborde de vie, de couleur et de mouvement, la ville de la Princesse lointaine.

Plus dense qu’à Sfax et qu’à Tunis même, c’est, dans un extraordinaire grouillement d’Arabes de l’oasis et de nomades, un va-et-vient de juifs turcs, de marchands syriens, d’Arméniens même et de nègres de toute l’Afrique, un pullulement énorme de nègres, nègres géants pour la plupart, et du noir le plus noir ; foule orientale où le roumi est rare, rare surtout l’Européen. Nous y faisons émeute, dans ces rues de Tripoli : notre présence y semble étonner jusqu’aux ânes et jusqu’aux chameaux ; tout un peuple intrigué nous suit depuis le quai jusqu’à la porte de l’hôtel, cet hôtel de la Minerva qui, nous le tenons de l’hôtelier, héberge par an à peu près trente voyageurs. Mme Sarah Bernhardt révolutionne moins les badauds parisiens quand elle traverse le boulevard dans son cab. Évidemment, notre arrivée fait sensation.

Sensation, nous en ferons bien davantage tout à l’heure, quand nous visiterons la ville, escortés par un kawas, un des quatre grands nègres chamarrés d’or et de broderies qui veillent en permanence dans le patio dallé du consulat. M. Lacau (je tiens d’autant plus à citer son nom et sa courtoisie qu’elle n’est pas précisément monnaie courante à l’égard des gens de lettres, la complaisance du monde officiel tunisien), M. Lacau, dis-je, a tenu à nous faire accompagner à Tripoli par un des nègres attachés à son service, non pas que la ville ne soit pas sûre, mais il a voulu qu’on nous sût Français et sous son immédiate protection ; car il ne faut pas oublier que c’est en Tripolitaine que furent massacrées et la mission Flatters et l’expédition Morès ; l’accès de l’intérieur y est absolument interdit aux roumis ; la politique ottomane y entretient la haine d’instinct et de religion des nomades pour l’Européen. Toute escorte est d’avance refusée à qui veut tenter l’excursion du désert ; il y a là, échelonnés dans les sables, des villages et des oasis qui doivent continuer d’ignorer Gabès et les autres postes avancés de notre civilisation. Dans l’immédiat intérêt du commerce tripolitain.