Nous faisons donc le tour de la ville, dévisagés, non, dévorés par des milliers d’yeux… et c’est la visite à l’arc de triomphe de Marc-Aurèle, transformé aujourd’hui en buvette, beaux bas-reliefs, trophées d’armes et de boucliers du style emphatique et pompeux de l’époque, mais de la maçonnerie en remplit les arceaux ; puis, par une espèce de chemin de ronde, dominant les remparts et le golfe, nous débouchons près d’une des portes de la ville, la porte principale, la seule qui reste ouverte pendant la nuit, celle par laquelle on gagne l’oasis, la porte des nomades et des grandes caravanes…

Porte de cité d’Orient, obstruée de grands murs, d’un escalier et d’une terrasse, tout le dédale ordinaire des constructions compliquées de l’Islam ; sous ses hautes voûtes s’encadre la Méditerranée, ici finissent les remparts. En dedans et en dehors règne une animation extraordinaire ; en dedans, c’est la place des casernes, un fourmillement d’uniformes loqueteux, le va-et-vient de trois mille soldats turcs logés là, à l’entrée de Tripoli, dans les contreforts même de la citadelle, la citadelle dont la façade baigne dans la mer. Forteresse espagnole bâtie par Charles-Quint, elle est à la fois prison de condamnés, résidence du pacha et caserne ; par ses portes grandes ouvertes, c’est une enfilade de cours où se hâtent des soldats et rôdent des officiers, des parades de généraux, des piaffements de chevaux de selle et des baisements de main de subalternes ; sous la porte de la ville défilent des bataillons de corvée, des patrouilles en armes, des cachas[3] des promeneurs et des convois de chameaux : c’est le centre du mouvement de Tripoli.

[3] Petites voitures à deux roues, attelées d’un seul cheval, rappelant les coricolos de Naples. Le cocher conduit, assis de côté sur le brancard de gauche ; voiture très rapide, mais terriblement secouante, les seules qu’on ait à Tripoli.

En dehors, une fois les sentinelles dépassées, c’est le redoublement de fièvre et d’activité de trois grands marchés arabes installés là sous les remparts, un marché au pain, un marché aux légumes et un autre d’herbes sèches pour les bêtes de somme ; un rassemblement, gestes et cris forcenés de plus de deux mille indigènes (étonnante, la vie de Tripoli). C’est là que vient s’approvisionner toute l’oasis ; c’est là aussi la place des voitures des cachas peinturlurées et garnies de rideaux écarlates ; là, la fontaine sculptée où les soldats-chameliers viennent emplir les vieux bidons à pétrole qui leur servent à porter l’eau ; là, les oisifs et les promeneurs attirés par la mer et les cafés maures qui abondent dans ces parages ; plus loin, ce sont des souks, souks de selliers et de brodeurs installés dans quatre grands bâtiments à arcades ; puis encore des casernes (la Tripolitaine a une garnison de douze mille Turcs), des villas d’officiers, et puis les hautes tiges souples des palmiers, les fraîcheurs vertes de l’oasis dans un poudroiement lumineux, qui est le reflet du désert.

Et cela sent les épices, le safran, le pain chaud, la mandarine, la laine et la sueur ; le vent du large remue toutes ces odeurs ; c’est un tumulte de Babel, querelles de marchands, claquements de fouets, cris de chameliers et jurons arabes, et que de nègres dans la foule ! nègres de Fezzan, nègres du Soudan et nègres d’autres pays encore. Le palais du pacha avance hardiment dans la mer sa silhouette de forteresse ; de larges fenêtres garnies de treillages verts y dénoncent l’appartement des femmes, des odalisques y guettent peut-être notre promenade ; cet endroit de Tripoli n’a pas son pareil au monde ; on y sent battre la vie de tout un peuple, et l’heure y est délicieuse.


Plus délicieuse encore, parce que plus neuve et jamais avant ressentie, notre impression du lendemain dans l’oasis, et pourtant j’ai passé près d’un mois à Biskra, je connais El-Kantara et des descriptions d’enthousiastes m’ont fait vivre les splendeurs de Gabès.

C’est surtout aujourd’hui que le consul a tenu à nous faire accompagner d’un kawas ; il y a soixante-dix mille Arabes dans l’oasis que nous allons parcourir ; parcourir, non, traverser, car elles n’ont pas moins de douze lieues, les cultures de palmiers, d’orangers et d’amandiers en fleurs vers lesquelles nous emporte, au grand trot, une cacha choisie par le nègre consulaire.

Comme la veille, grand effarement par les rues ; on s’attroupe encore sur notre passage, et le kawas nous est, en effet, nécessaire pour écarter les curieux ; sous la porte, les sentinelles nous ont porté les armes, tous les honneurs. Les souks sont déjà loin, et maintenant, nous filons dans une route encaissée entre deux talus plantés de cactus et de palmiers, on dirait, d’argile rose, droits comme des murs, où la végétation d’Afrique s’adoucit des nuances les plus tendres ; et, derrière ces talus, ce sont d’autres talus encore, d’autres murs rosâtres où se balancent des palmes, où bruissent des feuilles argentées d’oliviers. C’est à l’infini, aussi loin que la vue peut s’étendre, des parallélogrammes de terre et d’arbres fruitiers, et toujours des palmiers bordent chaque enclos, tels, en Normandie, des hêtres les fermes ; et ce sont, en effet, des vergers, vergers d’amandiers, neige de pétales, plants d’orangers, illuminations d’énormes pommes d’or, bosquets de citronniers… Oh ! la chute des citrons mûris dans l’orge, l’orge tendre en pelouses dans toute l’oasis ! Puis, voici la pâleur des figuiers, et, crispés, tordus, convulsés et menaçant le ciel d’une sève de colère, l’obscénité des très vieux arbres, ce cauchemar d’écorce et de branchages, tout un champ d’oliviers… et la route tourne et fuit entre des verdures, des fruits et des racines, des racines énormes traînant en nœuds de serpents dans le sable des talus. Partout ce sont des fondrières ; la pluie de la veille en a fait des lacs, l’eau monte jusqu’à mi-essieux ; c’est la sensation d’une promenade dans un parc, un lendemain d’orage…

Cette bienfaisante pluie, elle a lavé le ciel et verni l’oasis, et c’est un parc de féerie avec des koubas blanches semées de place en place, des vieux murs arabes veloutés de mousse, toute une magie de frondaisons, de jeunes verdures et de fraîcheur, et cela au bord du désert, sur les frissons nacrés du plus invraisemblable ciel.