A Sfax, j’ai dormi dans une chambre ignoble, une chambre sans fenêtre ou presque, ouvrant sur une affreuse petite cour ; de là, ni les cris, ni les plaintes n’auraient pu s’entendre : la Chambre murée, d’Octave Mirbeau ; et ma femme de chambre couchait au troisième, et d’Héloé était logé hors de l’hôtel, comme toujours ; c’était terrible. Eh bien, jamais je n’ai dormi si tranquille.

De Sfax à Tripoli, nous étions à bord d’un touache, l’entrepont bondé d’Arabes, de disciplinaires, ces bandits de l’armée, et d’aventuriers de toutes sortes. J’étais la seule femme à bord, le point de mire de tous les yeux, de toutes les convoitises, la proie indiquée de toutes les fantaisies. A minuit, un craquement sinistre, des pas précipités et des cris : une nuée de fantômes avait envahi le Tell : des chaloupes nous entouraient ; irruption d’Arabes, puis de Siciliens robustes. Un naufrage ou des pirates ? Non, des portefaix de Gabès, venus pour décharger des marchandises ; toutes les désillusions enfin, toutes, jusqu’à ce Tripoli boueux et sordide, Tripoli noyé de pluie, Tripoli où des mains brutales, me hissant hors de la chaloupe, m’ont fait trébucher dans la boue, Tripoli où, comme une ancienne captive, j’ai abordé sur les genoux, Tripoli où j’ai visité les antiques prisons des esclaves chrétiennes, escortée d’un kawas consulaire. D’ailleurs, ma chère, ces prisons sont devenues maintenant des écoles de sœurs.

Il n’y a plus d’Orient, il n’y plus d’Arabes : il y a bien le décor, mais on en voit la toile usée jusqu’à la corde, et, sans le soleil de là-bas, il vaudrait ceux de l’Odéon, le décor de Tripoli de Barbarie. De l’Odéon, c’est tout vous dire. C’était bien mieux à la Renaissance.

Enfin, ma chère, jugez à quel point tout ici est surfait, exagéré et recrépi. Il y a un Pacha à Tripoli, car la ville est turque (turque, quelle saveur de fruit exotique ce mot turc vous a dans la bouche !) ; entre nous, leurs soldats sont fort beaux, mais si déguenillés. Il y en a qui portent un mouchoir déployé sur leur ventre par décence, oui, par décence, tant ils sont à loques et à trous. Donc, il y a un Pacha et je me faisais une fête de le voir, quand j’apprends que ce musulman est vieux et, de plus, monogame, monogame ! un Turc !

Il faut venir à Tripoli pour panteler sur une désillusion pareille, avoir rêvé d’un pacha à trois queues et tomber sur un vieux monolythe… Ne venez jamais en Tripoli.

Et d’Héloé, me direz-vous ? d’Héloé me rend malade, d’Héloé ne cesse pas de délirer sur le type indigène, la couleur des costumes, le miroitement des sables, le mystère des rues et la silhouette des palmiers ; c’est une fontaine d’enthousiasme. Il pâme sous le soleil, il pâme sous la pluie ; la forme des cruches l’enivre, les pieds nus des Arabes l’enchantent, c’est le dithyrambe fait homme ; ce qu’il m’énerve ! Je ne sais vraiment où il puise cette faculté d’enthousiasme, mais je lui soupçonne des sources ignorées, car, tous les soirs, il me plante là pour courir les cafés et les bains maures et autres endroits occultes où sa pudeur lui interdit de m’emmener… la pudeur de d’Héloé ! Et moi, je me morfonds à l’hôtel entre Maria et Harry pendant que Monsieur va cueillir, je ne sais où, des documents de mauvaises mœurs ; vous voyez que c’est gai ! Oh ! ce voyage. On ne m’y reprendra plus.

Encore, en Tunisie, à la rigueur cela pouvait se comprendre à cause des officiers et des autorités françaises, une Parisienne dans les cafés maures, on aurait pu en jaser ; mais en Tripoli, je vous demande un peu, chez les Turcs ! Ainsi, Chasteley, vous vous en souvenez, Chasteley qui nous a tant poussés à ce voyage, nous avait parlé de cafés maures en dehors de la ville, presque aux portes, où, les soirs de Rhamadan, de jeunes Arabes beaux comme des dieux dansaient et tournoyaient, une fleur à l’oreille, jusqu’à l’évanouissement, l’épuisement suprême pour venir tomber, à moitié morts, alanguis sur les genoux des spectateurs, et je me faisais une fête de ce spectacle bien oriental. Eh bien, M. d’Héloé a déclaré que ça n’existait plus, que je ne sais quel arrêt du gouvernement ou de la police turque… enfin, des histoires ! Ce qui ne l’empêche pas de filer tous les soirs avec un nommé Isaac, ex-légionnaire et médaillé du Tonkin, qui ne me dit rien qui vaille, et de ne rentrer qu’à minuit… et notez que cet Isaac est juif et que d’Héloé est un farouche antisémite, un chauvinard féroce, qu’il réclame les ghettos pour les barons Moïse et qu’il emploie ce juif, mieux il ne le quitte pas ; les Juifs ce sont les seuls, dit-il, qui sachent se tirer de certaines besognes.

Oh ! ce que j’enrage ! Enfin, le comble !

Ici, c’est Rhamadan et Karagheuss tous les soirs y sévit, et quel Karagheuss ! celui de Constantinople, le plus terrible de tous. Il y a même trois et quatre Karagheuss dans le quartier des casernes, et d’Héloé devait m’y conduire ; c’était chose convenue, arrêtée entre nous. Eh bien ! le lendemain de notre arrivée, sa tournée d’inspection faite, d’Héloé m’a déclaré qu’il ne pouvait me conduire là, que l’indécence était effroyable et que, pour les Arabes et les Turcs de l’assistance, la présence d’une femme était inadmissible… Pour des Turcs, voyez-vous cela ! que ma venue y ferait scandale et que pour le consulat, dont on nous savait les amis, vis-à-vis même des représentants des puissances (oui, ma chère, des puissances, il a dit le mot), il était convenable qu’on ne me vît pas là. Oui, ma chère, il a osé invoquer cela, les consulats d’Allemagne et d’Italie, la Triplice, quoi ! bon, et j’allais oublier le consul d’Angleterre ; bref, il s’est absolument refusé à me mener à Karagheuss.

Voyagez donc avec un homme du monde ! mais j’aimerais mieux cent fois être seule… Ah ! ce d’Héloé, comme je l’étranglerais si je n’avais besoin de lui… mais patience, j’ai mon projet, j’ai cru remarquer un froid entre lui et son Isaac, il a dû se passer quelque chose, car c’est tout juste s’il ne l’a pas congédié. Ce juif capable de tout est tout à fait l’homme qu’il me faut pour l’expédition que je médite ; si je réussis, je vous l’écrirai.