Votre amie,

Marie-Anne.

P. S. — Ce d’Héloé ! Grâce à lui, à Sfax, j’ai failli manger de la pieuvre frite, oui, ma chère, de la pieuvre, quelle horreur ! Les Arabes en sont très friands, mais il est vrai qu’en revanche on nous sert ici des fenouils absolument délicieux, et, à Tunis, j’ai fait connaissance avec les asperges indigènes, un étrange légume tout mince et tout flexible, l’air de pousse de houblon, mais d’une ravigotante amertume, une saveur bien spéciale presque apéritive ; il y a donc des compensations.


A Monsieur le comte Albert de Chasteley,
rue de la Pompe, Passy.

Ce 11 février.

Mon cher ami,

Vous n’aviez pas menti, mieux, vous n’avez pas exagéré ; Tripoli est une merveille, merci. Je n’y ai pas vu danser, les yeux mouillés de kohl et tirés sur les tempes, les danseurs arabes que vous m’aviez prédits, la police turque est intervenue entre votre départ et notre arrivée ; mais l’oasis est une féerie, la ville une imagination des Mille et une Nuits, et, malgré sa saleté et même malgré la pluie que nous avons trouvée au débarqué, j’aime et j’adore Tripoli, j’aime ses soldats en haillons, j’aime ses dames turques à peine voilées, j’aime ses convois de chameaux et ses nomades du désert ; le consul nous a fait un accueil charmant et tout se passerait à souhait sans Mme Baringhel.

Je ne sais ce qui lui est arrivé, mais je ne reconnais plus notre bonne amie. Il faut que l’Orient lui ait tourné la tête ou que Barbouchi, dans les souks, lui ait servi quelque café maléficié… Elle n’a plus le sens moral.

A quoi donc s’attendait-elle en venant en Tunisie ? Je n’ose même pas le soupçonner. Elle ne rêve que brigands, arrestations à main armées, abordages et pirates ; elle est trépidante, énervante, énervée et dans la surexcitation fébrile d’une femme à qui rien n’arrive, et qui s’attend à tout.