Oh ! l’imagination des femmes, plus rapide encore que celle de l’Arabe qu’on dit être galopante ! Je crois, parole d’honneur, que notre pauvre amie avait rêvé d’un enlèvement au sérail ; je lui savais, certes, de la curiosité, mais pas celle-là. C’est tout juste si j’ai pu l’empêcher de venir aux bains maures et aux heures des hommes, car aux heures des femmes, je ne connais pas de jour où elle y ait manqué… Déjà, à Tunis, où son passage avait quelque peu remué l’opinion il y a quatre ans, elle a été bien étourdie dans les souks, et de la Résidence on m’avait officieusement prévenu d’éviter de la conduire dans les cafés maures… Les indigènes nous méprisent déjà tant à cause de la liberté de nos femmes et de l’abomination de leur visage non voilé. Vous savez comme moi qu’ils les considèrent comme des chiennes et les tiennent juste dans la piètre estime que nous avons, nous, des pierreuses : mais allez donc convaincre de ces vérités un cerveau de Parisienne férue de l’Orient comme d’un conte de fée ! Jusqu’à Sfax, Mme Baringhel a pris son mal en patience, en ma patience, surtout, mais, à Tripoli !… A Tripoli, elle s’est cru tout permis, vos récits l’avaient montée. A Tripoli, où justement l’Européen est tout ce qu’il y a de plus surveillé, Tripoli où chaque consulat est presque responsable des faits et gestes de ses nationaux, ne s’était-elle pas mis en tête d’aller voir Karagheuss… le Karagheuss de Tripoli, ce formidable bretteur qui passe au fil de l’épée le mufti, les passants, le juif, sa femme, les chameaux et son père ! Et devant quelle assistance ? Vous pensez si je m’y suis refusé.
Eh bien ! elle a trouvé le moyen d’y aller (oui, mon cher, elle a soudoyé un misérable, mais vous le connaissez, Isaac, votre Isaac, votre guide recommandé. Comment avez-vous pu m’indiquer cette ignoble fripouille ? il ne paie pas de mine d’ailleurs, et, sans votre lettre… au bout de deux jours il était chassé… une familiarité !) donc, elle a circonvenu, avec quelle facilité, cet immonde Isaac, et, profitant de ce que j’étais sorti, par un certain respect humain pourtant elle s’est déguisée en homme et, revêtant mon grand pardessus de voyage, une de mes casquettes sur la tête, elle est partie en guerre avec l’ex-légionnaire et est allée à Karagheuss, puisque Karagheuss était son idée.
Que s’est-il passé ? Toujours est-il que son stratagème a été découvert, son identité reconnue, que sa présence au Karagheuss a fait scandale, que son déguisement, loin d’atténuer les choses, les a extraordinairement aggravées ; qu’on lui a prêté le désir des pires aventures, des plus étranges curiosités. Elle m’est revenue à l’hôtel à dix heures, huée et escortée par une foule furieuse ! Ces Turcs, ils semblaient tous hors d’eux d’avoir été trompés. Il faut dire aussi, qu’ainsi costumée notre bonne amie était tout à fait charmante, toute une révélation ; Mme Baringhel porte le travesti à ravir, Lavallière-Mallet ! Bref, je sors de chez le consul qui m’a fait appeler ; nous sommes la fable de la ville, et nous partons à trois heures, abreuvés de toutes les hontes. Heureusement que notre amie avait attendu la veille de notre départ pour mettre à exécution son projet. Ah ! cet Isaac, si je le tenais ! Du reste, mon cher, vous êtes l’imprudence même, d’une inconséquence, d’une légèreté ! Qu’est-ce que ce spahi de Gabès qui doit entrer dans vos écuries à l’expiration de son congé ? Jugez vous-même. En rade de Gabès, pendant la traversée, je descends à terre, un télégramme à envoyer… l’unique rue que vous savez, des sables, des palmiers et des Italiens pour me renseigner ; j’avise un grand spahi indigène, celui-là saura au moins deux mots de français, me dis-je ; je l’aborde donc et lui demande la poste ; alors, mon Arabe avec un large sourire : « Oh ! moi, parler français, moi être allé à Paris, toi Parisien, la poste, il est là ; viens, moi t’y conduire, moi avoir des amis là-bas, moi connaître un Parisien, un comte, moi aller chez lui à Paris dans ton pays, fini congé, M. Albert de Chasteley, moi entrer chez lui comme coucher. » J’ai compris cocher, mais avouez que c’est déplorable.
Je vous pardonne quand même les ennuis que je vous dois, car le pays est vraiment beau, mais, dorénavant, soyez prudent.
Sans rancune, votre
D’Héloé.
Pour copie conforme :
Jean Lorrain.
TABLE
| Pages. | |
FRUTTI DI MARE | |
| Marseille | |
| Oran | |
EN ALGER | |
| Tlemcen | |
| Sidi-Bel-Abbès | |
| Diligences d’Afrique | |
| Mostaganem | |
| Les chemins de fer | |
| Alger sous la neige | |
| Blidah | |
| Les Amandiers | |
| Fathma | |
| Divertissements arabes | |
| Banlieues d’Alger | |
UN AN APRÈS | |
| D’Alger à Constantine | |
| Constantine | |
| El-Kantara | |
| Thimgad | |
| Types de Biskra | |
| Printemps de Tunis | |
QUATRE ANS APRÈS | |
| A bord de l’Abd-el-Kader | |
| Quartiers de Tunis | |
| Tunis sous la pluie | |
| Comme elles voyagent | |
| Tunis mystérieuse | |
| Sousse | |
| Comme elles voyagent | |
| Sfax | |
| A bord du Tell | |
| Tripoli de Barbarie | |
| Comme elles voyagent | |