Maintenant, c’est la plaine.

L’étouffement s’est fait plus dense et la route court poussiéreuse entre des vallonnements moutonnés de cystes et de lentisques et des plantations de maïs ; les montagnes évaporées de chaleur ne sont plus qu’une vibration lumineuse et quelle solitude !!

La tête sarrasine d’un paysan corse, en velours marron et le fusil en bandoulière, est la seule rencontre que nous fassions pendant quinze kilomètres. Il mène paître ses chèvres armé comme pour une vendetta.

Un pont. Tavera m’en fait remarquer les proportions hardies.

Le pont d’Ucciani, il a cent ans. Les Uccianais, jaloux de sa perfection, ne trouvèrent rien de mieux que de noyer l’architecte. Une fois mort, il ne doterait pas les autres pays de chefs-d’œuvre pareils : le pont d’Ucciani est unique. Cette férocité n’indigne pas Tavera.

Et la route enfin remonte ; nous escaladons des lacets dans une chaleur de brasier ; le maquis pétille de soleil.

Dans une vigne apparaît le cube blanc d’un tombeau, « Le village », me dit Tavera, le monument funèbre se trouve être celui de sa famille : sur les pentes d’un coteau de vignobles éclate la blancheur d’autres mausolées ; c’est bien le village. Le Corse a l’orgueil de sa sépulture ; l’entrée de tout hameau, de plaine ou de montagne, se signale par une ceinture de tombes. Nous avions déjà trouvé cette voie Appienne le long du golfe d’Ajaccio.

Mais des châtaigniers surgissent. Voici la gare… et, par un sentier de chèvres, qui est aussi celui des voitures, ascensionnent des groupes de paysans. Ce sont les costumes de velours noir des fêtes carillonnées et des beaux dimanches, des cavalcades de mulets, des paysannes dans leur éternelle robe de deuil, chevauchant à nu comme des hommes. Puis ce sont des chants et des guitares.

Ajaccio et les environs montent à l’assaut d’Ucciani gaiement.

Et parmi cette foule hâlée, aux yeux aigus et noirs, c’est la surprise d’adorables visages de blondes. La blonde Corse est particulièrement désirable. Nulle part je n’ai vu ces ors rouillés et nuancés de feuille morte dans les chevelures, nulle part ces yeux d’aigue-marine dans des faces mordorées et mûries par le soleil. La Corse blonde a la saveur d’un fruit.