Ce sont aussi des théories de femmes, la taille droite ou balancée sous d’énormes charges, des couples d’ânes et des cavaliers tenus en croupe par d’autres cavaliers sur des petits chevaux du pays.
Une débandade de pourceaux, des hottées d’enfants demi-nus, des jeunes filles groupées autour d’une fontaine, voici la rue.
Rongées d’années et de soleil, les maisons d’Ucciani sont couleur de tain ; une immense châtaigneraie les domine. Mises en valeur sur cette verdure fraîche, les maisons d’Ucciani dévalent en désordre à la rencontre du promeneur, suivies dans la vallée par l’ombre de la forêt.
Tout un groupe de joueurs nous désigne l’auberge. Des teneurs de loteries et des bonneteurs sont là, aguichant le montagnard, tous montés de la ville. Voici le clocher, carré et droit, isolé au milieu du village, tandis que l’église en contrebas se blottit au pied d’un talus. Déjà toute cette joie éparse nous dilate et nous rajeunit quand, tel un hurlement d’orfraie, s’élève et pleure une mélopée lugubre. Une immense plainte traîne, se lamente et glapit. C’est la troupe des pleureuses s’énervant autour d’un cadavre dans le ressassement des voceri. Il y a une morte dans le village.
Une femme y est décédée dans la nuit.
Toute la famille (tous les Corses sont parents entre eux), est là, derrière les volets clos de la maison, qui hurle et fait ripaille en veillant le corps. Le deuil a gagné le pays. Il n’y aura ni tir au coq, ni danses, ni réjouissances dans la rue, il y a une morte dans Ucciani. La fête se bornera à la grande messe et à la procession.
La grande messe. Impossible d’entrer dans l’église, la foule, tassée à ne pas y jeter une épingle, reflue, refoulée au dehors. Une vingtaine de femmes prient sous le portail, à genoux sur les marches. Au-dessus de leur foulard de soie, à peine distinguons-nous une marée de têtes encapuchonnées, et, dans le clair obscur du maître-autel piqué de cierges, les lentes allées et venues d’un clergé alourdi de chasubles d’or. Toutes les femmes ont soigneusement caché leurs cheveux, une ferveur adorante les courbe vers l’autel, des chants profonds traînent en psalmodies. C’est l’atmosphère d’un sanctuaire espagnol, mais les abords de l’église sont ceux d’un pardon de Bretagne.
Couchés, assis du côté de l’ombre, tous les hommes sont là, les garçons surtout, venus pour voir les filles à la sortie de la messe. Ils devisent entre eux sous le feutre à larges bords, en lourds souliers ferrés, le bâton à la main, et attendent patiemment le passage des femmes. Quelques-uns grattent des guitares. Le parapet de pierre, qui domine le ravin, a été respectueusement laissé aux vieillards. Toute une bande de vieux, très Bellacoscia d’aspect, y prennent le frais ; l’un d’eux a quatre-vingt-douze ans, et est père de douze enfants, il est là avec cinq de ses fils, dont le plus jeune a vingt ans et l’aîné soixante-six. C’est vous dire la verdeur corse. Fils il est vrai de différentes femmes. Cet étonnant générateur en a eu quatre. Je l’examine avec stupeur.
Et la foule s’écoule. On sort de la messe. Passants et citadins remontent au village, foule recueillie, gardant encore, même dehors, le silence religieux de l’église. « La population ici est tellement croyante, si passionnée surtout ! me confie Tavera. Croyez-vous qu’à la semaine sainte, pendant qu’on lit l’Évangile de la Passion, au passage des Juifs, lorsque Ponce-Pilate se lave les mains et livre Jésus à Caïphe, tous les hommes poussent des hurlements, soufflent dans des cornes de bœuf, démolissent les bancs à coups de bâton. Et c’est un vacarme de huées et d’injures effroyables à l’adresse des bourreaux du Christ. Des Espagnols ou plutôt des Arabes, avec tout le fanatisme sensuel et démonstratif des races africaines. » Décidément le Corse est bien plus Arabe qu’Italien.
Nous déjeunons maintenant dans une maison corse. Une vieille maison seigneuriale qui n’est pas sortie de la famille depuis deux siècles. Les Tavera l’habitent de père en fils, les aïeux y sont morts, les petits-fils y mourront, les Tavera de l’avenir y sont encore à naître.