De vastes pièces, un peu basses de plafond, aux poutrelles apparentes, aux petites fenêtres s’ouvrant qui sur le village, qui sur la montagne, et où le service est fait par une lignée d’antiques serviteurs. Les domestiques y forment une famille à côté de celle des maîtres. La jolie fille qui nous sert à table est l’arrière-petite fille de la vieille bonne qui a élevé la mère de Michel Tavera. Elle est entrée à neuf ans dans la maison, elle ne l’a jamais quittée. Elle y a vécu, s’y est mariée, y a fait souche de vingt-cinq enfants et petits-enfants ; elle vit retirée, maintenant, dans la maison des Tavera à Ajaccio, servante-aïeule, verte et chenue encore sous la neige de ses quatre-vingt-six ans : soixante-dix-sept ans de service, autre temps, autres mœurs ! Il faut venir en Corse pour trouver encore de pareils spectacles. « C’est l’éloge des maîtres et des serviteurs », ne puis-je m’empêcher de faire remarquer.

Un dernier trait qui fixera les mœurs patriarcales de la race.

Dans l’immense cuisine, que cinq marches séparent de la salle à manger, il y a aujourd’hui vingt personnes à table, les fils, les filles et petits-enfants de la servante-aïeule, venus tous d’Ajaccio, célébrer la fête du pays. Les Tavera les traitent magnifiquement et leur servent le même repas que nous mangeons à la salle. Il y a là des marins de la Compagnie Fraissinet, un berger, un forgeron, un maçon même, tous les corps de métier.

Tous ces braves gens ont quitté Ajaccio à une heure du matin, empilés sur une charrette à un cheval que leur prête le maître, toute la nuit ils ont marché au pas sur les routes en chantant : ils sont arrivés à l’aube au village. Ils repartiront au crépuscule.

Par les fenêtres ouvertes, derrière les persiennes closes, les voceri des pleureuses, le lamentable chant funèbre de la morte, pénètrent avec des senteurs de myrte et du soleil.

QUELQUES BANDITS

Nous sortions de la Renaissance, mon ami Cantarelli et moi. Orso Cantarelli est un Corse d’Ajaccio plus qu’aménagé par dix ans de séjour parisien et aussi répandu dans la politique que dans la littérature ; le succès de l’Adversaire se reflétait dans ses yeux, la solidarité corse atteint à l’intensité et à la force d’une franc-maçonnerie, et ce soir-là, tout vibrant encore de la scène finale entre Guitry et Brandes, Orso Cantarelli triomphait dans Emmanuel Arène. J’éprouvai le désir de doucher cet enthousiasme.

— Ah ! ces Corses, lui disais-je en l’installant devant une douzaine de natives, quels admirables conquérants, nés pour l’intrigue et l’aventure, et quels dons de séduction ! Ce sont les derniers conquistadors ou condottieri. Voyez, ce siècle appartient à la Corse : Napoléon a conquis l’Europe et Emmanuel Arène vient de dompter Paris. Et forçant sur l’ironie pour exaspérer le légendaire orgueil de la race : D’abord vous êtes un pays de bandits.

Cantarelli haussa les épaules.

— Vous croyez encore que nous avons gardé le culte des bandits ? Quel littérateur vous faites ! Le succès d’Arène vous gêne, il vous gênerait échu à n’importe qui, mais vraiment vous avez perdu votre temps, les deux mois passés, cet été en Corse, et vous croyez encore à notre enthousiasme pour ces malheureux proscrits. C’est une pitié et un bluff. Écoutez-moi, je suis bon prince :