« Nos bandits ! Vous avez, comme tous les continentaux, donné dans le piège du décor. Les bandits ! C’est le cadre de montagnes et de forêts qui les idéalise, la distance aussi, car ils sont si loin de vous par la race et les habitudes ! La plupart enfin bénéficient à vos yeux du recul du temps. Morts ou retirés dans les petits villages du cœur de la Corse, ils vous apparaissent, dans les récits des paysans, comme des héros de la légende ; ce sont les princes lointains du maquis. Si l’on vous en montre un patriarche comme Antoine Bellacoscia, nimbé de cheveux blancs, de petits-enfants et de souvenirs, et, grangrené de romantisme comme vous l’êtes, vous le prenez pour un personnage de la Bible. » Et Orso Cantarelli m’enveloppait de la raillerie de ses yeux clairs ; puis, tout en tirant une bouffée de fumée d’un gros cigare de son pays :
« Il faut donc en découdre de vos enthousiasmes, cher ami, et surtout ne pas propager cette opinion, que nous avons tous l’admiration de nos bandits. C’est avec ces histoires-là que vous nous faites la réputation de sauvages, et notre île finit par passer pour un repaire. Je sais bien que ce banditisme avéré nous vaut, l’hiver, la clientèle d’Allemandes sentimentales et de vieilles misses anglaises, mais croyez que nous préférerions de beaucoup des hiverneurs français ; mais tous se cantonnent dans la Riviera. Hors Nice, Cannes et Monte-Carlo, pas de salut pour un Parisien ! Mais revenons à nos bandits, quelques-uns sont de véritables sacripants ; je vous en fais juge :
« En 1889, un nommé Rochini gagne le maquis et le tient pendant quinze ans, terrorisant tout le pays, de Propriano à Sartène ; savez-vous ce qu’avait fait Rochini ? Amoureux d’une paysanne de son village et repoussé par elle (la fille avait un fiancé) Rochini déclarait à la malheureuse qu’il les tuerait, elle et l’homme de son choix, si elle ne consentait pas à le suivre et à l’épouser. La fille, en vraie Corse qui n’a qu’une parole, riait au nez de Rochini. Celui-ci allait l’attendre à la fontaine — la fontaine où tout le village corse se rencontre, s’aborde et s’entretient — s’arrangeait pour l’y trouver seule, la mettait encore une fois en demeure de choisir entre lui et son fiancé et, sur son refus, l’étourdissait d’un coup de crosse de fusil et lui coupait les seins. Deux jours après, le fiancé de la misérable fille recevait deux balles dans la tête. Un Apache de Belleville n’eût pas fait mieux. Là-dessus Rochini prenait le maquis et le tenait pendant quinze ans. Voilà ! Ne trouvez-vous pas un tel personnage bien intéressant ?
« D’ailleurs il ne faut pas croire que le village et la montagne tiennent en grande estime leurs bandits. Ils les subissent, terrorisés par les représailles toujours menaçantes de ces « outlaws ». Le paysan corse déteste le gendarme, mais a encore plus peur du bandit. Une fois qu’il a gagné le maquis, le bandit s’érige de lui-même en espèce de persona sacra. En même temps qu’il s’arroge le droit de tirer au jugé et au visé sur tout porteur d’uniforme, il prélève la dîme sur le paysan, il s’installe à son foyer, s’assied à sa table, réclame le souper et le gîte et, quelquefois, la femme de son hôte. Avec cela, horriblement méfiant (car ses méfaits ont mis sa tête à prix et dans ce pays pauvre, la prime toujours assez forte peut tenter les consciences) le bandit, toujours sur l’œil, craint l’embuscade, la surprise et la trahison ; il entre chez le paysan en le mettant en joue et exige, à l’heure des repas, que son hôte goûte avant lui de tous les plats. Cette complicité, supportée comme un joug, amène fatalement de brusques révoltes ; en tuant ou en livrant le bandit, le paysan alors se venge des vexations subies, et c’est la mort de Feretti, le bandit de Propriano.
« Poursuivi par les gendarmes, il s’était réfugié chez un sien parent, lequel habitait une masure assez isolée dans la montagne. Il s’y était installé comme chez lui, y commandait en maître, mettant la main au plat et même aux corsages des filles. Il avait fait de celle de son hôte, sa maîtresse, le père, dompté par la terreur, n’osait rien contre le mécréant. Feretti plein d’une juste méfiance pour l’homme qu’il terrorisait, lui faisait manger, avant et devant lui, de tous les plats qui lui étaient servis. Le paysan eut une idée géniale : il trouva le moyen d’introduire de la strychnine dans des figues fraîches, il en avait délicatement coupé la queue. Les fruits empoisonnés furent mêlés à d’autres, intacts : « Mange », faisait Peretti à son parent. Le paysan s’exécutait. Il reconnaissait les figues. Rassuré, le bandit puisait à l’assiette. A la quatrième figue il tombait foudroyé ; le paysan s’était délivré de son oppresseur.
« Parfois, c’est l’appât du gain qui décide de la mort du bandit. La prime a tenté le paysan, et dans ce cas-là, c’est presque toujours un parent du bandit ou un de ses guides qui fait le coup, car le bandit ne marche que précédé ou escorté d’un guide et, parfois, de plusieurs, qui font autour de lui un vrai service d’avant-garde. Ils explorent le pays, s’assurent de la sécurité du village où le proscrit doit passer, préparent son gîte et favorisent sa fuite en cas d’alerte. Comme les Chouans de Vendée, ils ont entre eux des signes d’eux seuls connus ; trois pierres posées sur le bord de la route, à l’entrée d’un village, préviennent le bandit de ne pas aller plus loin, le lieu n’est pas sûr pour lui ; telle ou telle entaille dans un tronc de châtaignier veut dire que les gendarmes vont passer par là et qu’il doit bifurquer au plus vite à droite ou à gauche pour ne pas tomber entre leurs mains ; et dans toute la contrée, l’arbre et la roche deviennent complices pour protéger et sauver le bandit… Quand l’homme dont la tête est mise à prix se dérobe, le paysan qu’a tenté la prime s’avise quelquefois d’étranges supercheries ; ce fut le cas d’un des neveux de Jacques Bellacoscia.
« Il rêvait depuis longtemps de gagner la grosse somme. La mort de son terrible oncle pouvait seule la lui fournir ; mais, outre que Jacques Bellacoscia n’était pas facile à surprendre, même par un des siens, ce neveu intéressé redoutait les représailles de la famille. Antoine Bellacoscia n’était pas homme à laisser le meurtre de son frère impuni, et puis, tous les Bonelli auraient pris les armes, c’était du coup tous les Bellacoscia dans le maquis.
« Ce madré neveu se décida pour un bandit moins proche, un bandit qui ne fût pas de la famille.
« Un nommé Capa tenait alors la montagne entre Vivario et Vizzavona, c’était un fin limier qui avait toujours déjoué les marches et les contremarches de la maréchaussée et dont, chargée de méfaits, la tête était chèrement cotée. Le neveu de Bellacoscia se rabattit donc sur Capa, mais Capa n’était pas non plus homme à se laisser approcher et abattre comme un vulgaire gibier. Après trois mois de poursuites et d’embuscades, le malheureux coureur de prime devait renoncer à tuer le fameux bandit, mais il ne renonçait pas à la somme.
« Dans la légitime appréhension du fusil et des balles de Capa, il se décida à une substitution ; le tout était de se procurer un cadavre et de le fournir à la gendarmerie comme celui d’un bandit. Un malheureux mendiant porteur de saintes images, un vieux pellegrine, comme on les appelle ici, fut guetté et assassiné par le paysan dans un sentier de forêt. La Corse est infestée de ces vieux montreurs de saints, la plupart Italiens de naissance et qui, loqueteux et chenus, s’en vont de village en village faire baiser aux paysans la figure de cuivre ou d’étain repoussé, qu’ils portent religieusement pendue à leur cou. Ceux-là sont sans défense, sans famille aussi, et leur meurtre est facile. Un carrefour de forêt vit le crime. L’homme abattu, l’assassin s’empressait de le défigurer, il lui brûlait avec de la poudre la barbe et le visage. Le cadavre ainsi rendu méconnaissable, le chasseur de prime courait prévenir la gendarmerie, l’amenait sur les lieux, et lui faisait reconnaître le mort.