« — C’est Capa, je l’ai guetté, suivi et puis je l’ai tué ! J’ai bien visé, voyez plutôt, à la tête.
« La maréchaussée mystifiée donnait dans le piège, un procès-verbal constatait la mort du fameux Capa, le meurtrier touchait la prime et vivrait encore heureux de polenta de châtaigne en hiver et de polenta de maïs en été, si Capa, furieux de passer pour mort de son vivant, n’avait réclamé.
« Il écrivit au préfet, au procureur de la République, aux directeurs de journaux même, pour démentir sa mort et bien établir qu’il était en vie ; il remua autour de la supercherie, qui le rayait du nombre des Corses, l’opinion publique et la presse. L’assassin du faux Capa était arrêté, une enquête était ouverte qui prouvait son crime, l’identité du pauvre pellegrine était retrouvée et le Corse amateur de primes passait en Cour d’assises et payait sa substitution de cadavre de sa tête.
« Il fut guillotiné à Bastia,
« L’affaire et la mort du fameux bandit Poli, sa rencontre et ses démêlés avec le préfet d’Ajaccio dans la forêt d’Aïtone, la victoria du préfet arrêtée avec son escorte officielle par Poli et ses guides, et les conditions du bandit imposées à l’officier ministériel couché en joue pendant tout l’entretien, toute cette aventure détachée, on dirait des Brigands d’Offenbach, a défrayé trop récemment l’opinion et la presse pour y revenir. Poli, véritable brigand bien plus que bandit, avait été trouver son oncle Lecca et essayé de le rançonner sous menace de mort.
« Reçu à coups de fusil par Lecca, Poli avait juré de se venger et, à quelque temps de là, en effet, Lecca avait été trouvé tué. Poli avait alors gagné le maquis. Arrêté, puis condamné par la Cour de Bastia, il avait été expédié en Nouvelle-Calédonie. Il était parvenu à s’en échapper, s’était réfugié en Italie et, incarcéré à Rome comme anarchiste, y avait toujours caché son identité et son nom. En Corse, on le croyait mort.
« L’arrestation de ses deux frères, impliqués dans l’assassinat de Lecca et emprisonnés comme complices, le ramenait au pays. En apprenant que ses frères étaient compromis à cause de lui et par lui, Poli, bravant tous les périls, rentrait en Corse. Il y affirmait sa présence par des meurtres, des violences et des rapines, mettait le pays en coupe réglée et de brigandage en brigandage, d’audaces en audaces arrêtait la victoria du préfet et mettait ce dernier en demeure de faire acquitter ses frères, alors sur le banc des Assises de Bastia : « Ils étaient innocents, lui seul était coupable et se faisait gloire de le proclamer. » « Le préfet promettait tout ce qu’exigeait le bandit : les frères de Poli sortirent acquittés des Assises, mais la nouvelle de la rentrée du meurtrier en Corse y avait ramené les fils de Lecca, l’oncle assassiné. Pour venger leur père les trois fils Lecca, l’un employé de chemin de fer sur le continent, l’autre sous-officier en Tunisie et le troisième établi à Bône, en Algérie, obtenaient des congés, se faisaient libres et, rentrés dans l’île, y gagnaient le maquis.
« Ils y organisaient la chasse au bandit. Poursuivi par ses cousins, traqué par les gendarmes, Poli était ramassé un matin en forêt, mort à son tour. Un de ses guides l’avait empoisonné pour toucher la prime.
« Pour une vendetta corse, en voilà une qui, à mon avis, vaut bien celle de Colomba et pourrait tenter un moderne Mérimée, et Poli a été tué, il y a six mois à peine.
« Les légendaires exploits des deux Bellacoscia deviennent bien pâles dans le recul du temps auprès du sang tiède et fraîchement versé de la querelle Lecca-Poli, et puis Antoine Bellacoscia a bien perdu de son prestige depuis que les autorités de l’île l’ont classé bandit décoratif dans les fêtes officielles ! Au dernier voyage de M. Lockroy en Corse, une administration trop zélée n’a-t-elle pas eu l’idée de camper le vieux Bellacoscia en costume de bandit sur l’affreuse glacière en béton qui déshonore la station de Vizzavona, et de grouper autour de lui une vingtaine de vieux paysans guêtrés de peaux et vêtus de velours noir, toute une figuration de bandits de circonstance qui, à la descente du malheureux Lockroy du train, saluèrent d’une brusque fusillade Son Excellence.