Je l’ai cette fois. Ces vertiges de l’estomac et des méninges, cette anémie cérébrale, c’est la naupathie. On pourrait me dire que le bateau sombre, je ne bougerais pas. Je demeure là, inerte, comme une chose morte, accablé, incapable d’un mouvement, une main passée dans la courroie d’une ceinture de sauvetage, pendue au-dessus de ma tête, pour me retenir et ne pas être projeté hors de ma couchette, car nous roulons de plus en plus. Des crissements de gravier qu’on écrase crépitent, on dirait sur le pont… c’est le cri de l’hélice, tournant hors de l’eau, tant le bâtiment se penche, sous le choc des vagues ; les marins appellent cela la casserole ; et des paquets de mer foncent sur mon hublot.
O douce nuit du 31 décembre !
Est-ce que je dors ? Des visions baroques, des masques et des grimaces traversent mon sommeil. Ce sont des insectes géants, des hannetons de grandeur humaine, avec des nez humains, chaussés de bésicles énormes, des scarabées aux yeux en lanternes de fiacre, car j’en lis les numéros, et des coléoptères, sanglés dans d’immenses élytres de carton verni ; ils sont repoussants et grotesques ; et je reconnais le défilé du Châtelet et les costumes de Landolff ; un travesti aussi me hante : une espèce de prince Charmant, au profil bouffi et vieillot, que je ne reconnais pas. Je vois aussi Mme Ratazzi, penchée sur ma couchette, et, caricatural, M. Émile Zola, et puis Joseph Reinach, et jusqu’au général André, en silhouettes aggravées par le crayon de Forain. C’est Paris qui me poursuit ; Paris ne me lâche pas ; Paris, que je fuis, s’attache à ma fuite et penche sur mon oreiller de patient d’effroyables faces de mauvais rêve… Ægri somnia.
Le bateau s’arrête… Stoppés, la houle nous secoue encore davantage ; la souffrance, intolérable, m’éveille tout à fait, m’arrache aux coquecigrues de mon demi-sommeil ; une aube d’hiver blêmit mon hublot, c’est le petit jour. « Sommes-nous arrivés ? Qu’y a-t-il ? » — « Rien, un accident à la machine », me répond le garçon de service, « nous arriverons dans deux heures ; le temps de réparer l’avarie, nous sommes en vue des côtes ; mais la mer est mauvaise, Monsieur est fatigué, que Monsieur tâche de se rendormir ! » Deux heures ! rien que trois heures de retard ! Me rendormir ! Le moyen, avec ce sacré tangage, compliqué de roulis, qui me ballotte et me soulève l’estomac vide à hauteur des lèvres ! Je suis anéanti, comme roué de coups, endolori, rompu ! Je tente de déboutonner mon faux-col qui m’étrangle… car je me suis couché tout habillé, avec mon foulard et mon pardessus… je ne puis.
« Dans deux heures », a dit ce garçon ; « nous sommes en vue des côtes ; le temps de réparer l’avarie. »
Ce garçon a menti, il n’y a pas d’accident de machine : nous sommes aux Sanguinaires, aux îles qui ferment la baie d’Ajaccio, et, si nous stoppons ainsi dans la houle, c’est pour tenter le sauvetage d’un passager qui vient de se jeter à la mer, un Allemand, qui, à la vue des côtes, a demandé : « Est-ce là Ajaccio ? » et, sur le oui d’un matelot, s’est penché par-dessus bord et s’est précipité dans le flot ; mais, ce suicide, on le cache aux autres passagers, et je ne l’apprendrai que dans la journée, à terre, de la bouche même de mon médecin.
Nous ne stoppons plus, la Ville-de-Bastia s’est remise en marche, nous ne roulons même plus : un calme délicieux, imprévu, a succédé presque instantanément aux balancements écœurants de la houle, aux saccades arrachantes du tangage ; nous voguons comme sur un lac, nous venons de quitter la haute mer pour entrer dans la baie d’Ajaccio ; on n’a pas repêché le suicidé, pas même son cadavre.
Pauvre mort inconnu dont l’âme, déjà évadée, s’est débattue toute cette nuit au seuil du mystère, dans l’angoisse de la détermination suprême à prendre ! Pendant que je râlais bêtement dans les affres du mal de mer, lui, c’est le mal de la terre, la misère de vivre, qui l’a poussé violemment dans l’au-delà et l’infini ! Quelle douleur irréparable, quelle déception ou quelle détresse d’âme, ou seulement quel ennui a tenu, toute cette nuit du 31 décembre, cet homme penché sur cette mer d’hiver, le coude au bastingage ? Et, au lever de l’aube, devant les crêtes de l’île émergeant de l’ombre, il a salué la Vie et s’est délivré dans la Mort !
Adieu, ma vie !
Ajaccio ! Ajaccio ! Cette fois, nous arrivons ! Subitement guéri, je saute à bas de ma couchette, gagne l’escalier et monte sur le pont ; l’air vif me ranime. Ajaccio, c’est une muraille de hautes montagnes, d’arabesques violentes de granit, dominée par des neiges, on dirait éternelles ; la silhouette de la Corse, ainsi apparue dans le soleil levant, est hautaine et sombre : c’est comme la proue immobile et géante d’un monumental vaisseau de granit : mais, au-dessus des premiers contreforts, les cimes du Monte d’Oro et de l’Incudine resplendissent, éblouissantes ; une lumière d’Afrique les embrase, et, sous le vif argent de leurs neiges incendiées, les collines descendent, délicieusement bleutées, estompées de forêts de sapins, avec de grands pans d’ombre et de reliefs, tout en clartés violettes, et cela jusqu’au golfe d’un bleu léger de soie ; et rivages et montagnes semblent peints sur velours !