Comme un écran de nacre incandescente, le Monte d’Oro et les sommets de l’Incudine dominent et emplissent tout le fond de la baie du pétillement givré et de l’éclat de leurs crêtes. Et dire que c’est du pied de ces montagnes que s’est élancé le vol énorme et formidable de l’Aigle impérial !

La maison de Napoléone ! C’est elle que je demande et que je cherche ; je sais qu’on la découvre une des premières de la rade ; elle forme un des angles du port : ces volets verts, c’est elle ! mais plus que sa façade blanchâtre un détail, aperçu le long de la côte, m’inquiète et me frappe… Toute la côte que nous longeons est bordée de tombeaux, mausolées et sépultures particulières ; ils forment le long de la mer comme une voie Appienne, puis, ombragé de palmiers, hérissé de cactus, voici le cimetière ; les grands hôtels, les villas d’hiverneurs s’étagent tout de suite après ; c’est avant le vieil Ajaccio, embusqué derrière son môle et comme en retrait en arrière de la maison de Napoléone, la ville élégante et funèbre des convalescences et des tuberculoses, la cité nécropole des Anglais et des poitrinaires. Menton, Corse, les tombes annoncent et gardent Ajaccio, et dans la pure et transparente lumière d’Afrique la première chose qui vous salue et vous souhaite la bienvenue au seuil du pays de Bonaparte, c’est, symbole on dirait de sa ruée à travers le Monde, un petit cimetière de petite ville italienne et des tombes égrenées le long d’une route marine : présage consolant de repos et d’oubli dans la Paix de la Mort.

LUI !

« Et quand j’aurai été voir le bateau ! Avec celui de Bône, mettons trois buts de flânerie par semaine ! Les quais, je l’avoue, s’animent un peu ces jours-là, et tout Ajaccio y afflue, depuis les officiers de la garnison jusqu’aux commissionnaires de la gare, pour voir débarquer la jolie étrangère qui n’arrive jamais ; car j’en suis là : je n’ai pas encore rencontré par vos rues une femme digne d’être suivie. Quelle distraction m’offrirez-vous ?

« Les excursions, il n’y faut pas songer. La neige tient la montagne ; à cinq cents mètres de hauteur tout est blanc, le fond du golfe a l’air d’une vallée de l’Engadine, et tenter la traditionnelle promenade du Salario, au-dessus de la ville, c’est risquer la bronchite ; quant à la Punta di Pozzo di Borgo, les quintes me prennent en y pensant : il y gèle… Les autres années, un service de bateaux permettait des excursions en mer, on pouvait, en traversant le golfe, prendre des bains d’air salé et de soleil ; les plages de l’Isolella, de Porticio et de Chiavari, de l’autre côté de la baie, formaient autant de havres et d’escales. Cet hiver, l’unique bateau qui faisait le service est en réparation à Marseille, et, pour aller à Chiavari visiter le pénitencier arabe, il faut six heures de voiture, c’est-à-dire partir à l’aube et rentrer le soir, dans l’air glacé de la nuit.

« Ah ! le pays est tout à fait gai et je vous rends grâces de m’y avoir fait venir. Je ne vous parle pas des soirées : il est convenu qu’un malade doit se coucher à neuf heures ; mais, le jour, que diable voulez-vous que je fasse de mes journées ? Réglez-moi l’emploi de mes heures. Vous ne me voyez pas faisant des visites au préfet ! Me voyez-vous jouant au tennis avec la colonie étrangère et ramassant la balle de miss Arabella Smithson, la jeune Écossaise phtisique, ou portant la raquette de Mme Edwige Stropfer, la maîtresse de la pension suisse, qui flirte, paraît-il, avec un cocher indigène et ne dédaigne pas les pêcheurs ! Terribles, ces glaciers de l’Oberland, ils deviennent volcans sur leurs vieux jours. Vous ne m’évoquez pas davantage me balançant à vie dans un rocking-chair, enveloppé de tartans et coiffé de fourrure, comme les Anglais vannés et les Allemands goutteux de cet hôtel ; le jardin en est splendide, je vous l’accorde : palmiers, cédratiers, mimosas et agaves avec panorama unique, la mer au fond, la ville à gauche et le cimetière à droite, à deux pas. On y est porté de suite, mais j’ai peu de goût pour les maisons de santé, et si soleilleux que soit le site, je n’emplirai pas de ma toux ce jardin d’hôpital… car votre hôtel est un hôpital, service de premier ordre, mais les couloirs fleurent la créosote et les chambres embaument le phénol. Chaque pensionnaire, à chaque repas, prend ses deux perles livoniennes.

« Ah ! docteur, vous saviez ce que vous faisiez en me mettant ici ! Vous faites d’une pierre deux coups, chaque fois que vous me rendez visite ! Je fais partie de votre tournée du matin. Tout cela, je vous le pardonne et même la nourriture fade et les viandes éternellement bouillies, mal déguisées de sauces rousses, et l’unique dessert : noix, figues, mandarines et raisins secs, que je chipote en cet hôtel. Ce régime m’a rendu l’appétit. Je meurs de faim et mes fringales m’ont fait découvrir cette bonne Mme Mille, cette exquise et chère Mme Mille, l’aimable pâtissière du cours Napoléon, ronde, parlante et si accorte, qui confectionne de si succulentes terrines de merles et de si friandes compotes de cédrat.

« Et sa liqueur de myrte ! A s’en sucer les dents, à s’en lécher les lèvres ! Je vous pardonne tout en faveur de cette fine liqueur ; mais de grâce, docteur, employez-moi mon temps, fixez-moi un horaire. »

Et le docteur, tout en caressant d’une main… perplexe la soie brune et brillante d’une barbe soignée (toute une attitude, mieux qu’une attitude, un poème et une séduction la main longue et baguée du docteur dans les poils frisés et luisants de cette barbe, et quelle indécision dans le geste dont il la lissait), et le docteur donc, tout en caressant le floconnement parfumé de son menton : « Nous avons un mois de janvier imprévu, tout à fait déroutant, cet hiver. Songez qu’il neige à Marseille. Avez-vous vu le départ des diligences cours Napoléon, tous les matins, à onze heures ? très curieux, très pittoresque. Vous verrez là de vrais Corses.

« En costume national, en velours côtelé et à grandes barbes blanches, le type Bellacoscia qui tint pendant trente-deux ans le maquis, toutes les cartolina posta l’ont reproduit ; j’en achète une tous les matins au portier de l’hôtel pour l’envoyer à une petite amie de France : elles croient, les chères créatures, que je suis en péril et frissonnent délicieusement. » — « Le type Bellacoscia, il ne faut pas me la faire, Mme Mille m’a confié qu’on les costumait ainsi à la Préfecture, ceci correspondant aux goûts des hiverneurs étrangers. Je n’irai donc pas voir partir vos diligences, je connais celles d’Algérie, elles sont construites sur le même modèle… les vôtres sont encore plus incommodes et plus petites avec leurs panneaux peints en vert et en rouge sombre ; on dirait des fournées de camerera mayor à voir toutes les voyageuses en deuil… Et dire que Bonaparte prit un de ces courriers pour gagner Bastia par Vizzavona et Corte, quand il partit pour Brienne… Je connais le couplet… Il y a aussi le pèlerinage à la Maison Bonaparte et la visite au musée avec les souvenirs de Napoléon ; mais je n’ai pas tous les jours l’âme de Jean de Mitty.