L’Angleterre prit l’aigle et l’Autriche l’aiglon.

« Le succès de M. Rostand nous a un peu blasés, nous autres continentaux, sur l’épopée du géant historique. Je m’étonne que vous ne m’ayez pas encore proposé d’aller à la gare assister à l’arrivée des trains ; les montagnards en vendetta, le fusil sur l’épaule, à peine sur le quai, commençant par décharger leur arme, le port de l’escopette chargée étant interdit en ville, ces petites formalités locales organisent parfois des feux de peloton intéressants entre deux trains ; mais, que voulez-vous ? tout cela me laisse froid. J’ai trop roulé de par le monde : mes souvenirs de Sicile me défendent contre la Corse et le pittoresque me trouve récalcitrant.

« Bon ! voilà le soleil qui nous quitte !… Adieu, lumière d’Afrique ; regardez-moi la mélancolie de la baie dans cette brume : tout le paysage est d’un bleu triste et atténué d’ardoise ; sont-elles assez d’exil, ces montagnes à la plombagine ? »

Le docteur, navré, ne disait plus rien : le nez sur son assiette, il mangeait, doucement résigné à mes doléances et au menu de l’hôtel ; nous achevions de déjeuner dans la lumière tamisée de stores d’une grande galerie vitrée, réfugiés là, dans le prudent effroi de la table d’hôte ; nous étions, d’ailleurs, les derniers demeurés à table, les autres déjeuneurs déjà répandus dans le jardin et lézardant au soleil, dans un engoncement de plaids, de châles et de pèlerines comme seuls Anglais et Allemands en promènent à travers le monde ; phtisies d’outre-Rhin et spleens d’outre-Manche voisinaient là, à l’ombre grêle et bleue des palmiers ; l’or en boule des mimosas et les thyrses ensanglantés des cactus à fleurs rouges préparaient en décor l’azur adouci des montagnes et du golfe ; c’était la mélancolie atténuée, le charme ouaté d’un paysage pour poitrinaires et globe-trotters, exténués de civilisations, venant s’échouer dans un havre d’exil et de somnolente agonie entre les oliviers, les chênes verts et la mer.

A ce moment, le soleil reparu fit étinceler la neige des cimes, le golfe étala et, du même coup, accusa cruellement la bile et la chlorose des teints, la lassitude des yeux et des sourires, en même temps que la veulerie éreintée des visages ; les promeneuses du jardin apparurent avachies et vannées, comme autant de vieux sacs de nuit fatigués.

Qu’étais-je venu faire dans cette remise pour très anciens objets de voyage ? Je sentais en moi la montée d’une sourde rancune, un vent d’injustice me soulevait contre le docteur, en même temps que commençait à peser un pénible silence.

Tout à coup, la porte vitrée de la table d’hôte s’ouvrit toute grande… et géant, avec sa forte carrure, son estomac bombé et sa face lourde, aux bajoues tombantes, Il apparut, car c’était Lui, à ne pouvoir s’y méprendre : c’étaient ses grands yeux à fleur de tête et leurs paupières pesantes, c’était son profil régulier, ses lèvres épaisses et son menton gras de jouisseur, toute cette face de médaille d’Augustule de la décadence, rachetée par la grâce du sourire et la grande beauté du regard, car il avait aussi de Lui les prunelles limpides et pensives, la démarche lente, et jusqu’à la fleur rare à la boutonnière ; c’était Lui, mais rajeuni de vingt ans, Lui dans tout l’éclat de ses triomphes de poète et d’auteur, le Lui choyé, adulé, courtisé, que se disputaient à coups de dollars Londres et New-York ; et, comme je le savais mort, et dans quelle misère et quel abandon ! le double mystérieux du portrait de Dorian Gray s’imposait, impérieux, à mon souvenir : je risquai l’impolitesse de me retourner brusquement sur ma chaise, pour suivre plus longtemps des yeux l’effarante ressemblance : elle était frappante ; Sosie n’était pas plus Sosie ; une jeune femme accompagnait le faux Oscar, élégante, et, comme son compagnon d’Agence Cook d’Outre-Manche, des cheveux blonds et lisses, aux longs pieds solides, aux chaussures sans talons.

« Le portrait de Dorian Gray, pensait mon docteur à voix haute, nous avons pensé ensemble. — A croire à un revenant, n’est-ce pas ? Quelle histoire d’outre-tombe on pourrait écrire sur cette ressemblance goblin-story, comme ils disent à Londres, le beau sujet de Christmas-tale. J’aurais rencontré cet Anglais à bord, dans la nuit du 31 décembre, que j’aurais cru à un intersigne… Vous voyez-vous la nuit, sur le pont d’un paquebot, en pleine mer remueuse et sinistre et, tout à coup, ce faux Oscar apparaissant… — Brr, jour des Morts en mer. C’est un accident de race, d’étranges analogies peuvent y fleurir ; en tous cas, bien gênante pour cet Anglais, cette fatale ressemblance. — Oui, on peut le croire ressuscité. Savez-vous que vous tenez mal vos promesses, homme de peu de parole que vous êtes. Cette histoire du Christ et de Lazare de ce pauvre Wilde que vous avez annoncée à son de trompe, vous nous la devez toujours, vous savez. — Soit, je vous la dirai donc, car elle est pleine de mélancolie et cadre bien avec ce golfe et ce décor ensoleillé d’hiver ; mais je n’aurai pour vous la conter ni la lenteur voulue de sa diction modulée et précieuse, ni le soulignement définitif de son geste ; d’ailleurs, c’est avec une légère variante le texte même de l’Évangile. Donc Lazare était mort, descendu au tombeau, et sur la route de Béthanie, Marthe venue à la rencontre de Jésus, lui avait dit en pleurant : « Seigneur, si vous eussiez été ici, mon frère ne serait pas mort ! » Et une fois arrivé dans la maison des deux sœurs, Marie s’était jetée aux pieds de Jésus et lui avait dit, elle aussi : « Seigneur, si vous aviez été ici, mon frère ne serait pas mort ! » Et Jésus voyant qu’elle pleurait et que les Juifs venus avec elle pleuraient aussi, frémit en son esprit et se troubla lui-même ; puis il dit : « Où l’avez-vous mis ? » Ils lui répondirent : « Seigneur, venez et voyez ! » Alors Jésus pleura et les Juifs dirent entre eux : « Voyez comme il l’aimait ! » Mais il y en eut quelques-uns qui dirent : « Ne pouvait-il empêcher qu’il ne mourût ! » Et Jésus frémissant alla au tombeau. C’était une grotte et elle était fermée d’une pierre qu’on y avait placée. Jésus dit : « Otez la pierre ! » Marthe, sœur de celui qui était mort, dit alors : « Seigneur, il sent déjà mauvais, car il est mort depuis quatre jours. » Mais Jésus lui répondit : « Ne vous ai-je pas promis que si vous aviez la foi, vous verriez la gloire de Dieu ! » Ils ôtèrent donc la pierre, et Jésus levant les yeux au ciel, se mit en prière et puis, ayant prié, il s’approcha de la grotte et cria d’une voix forte : « Lazare, sortez ! » Et soudain celui qui était mort se leva, ayant les mains et les pieds liés de bandes et le visage enveloppé d’un linge, et Jésus leur dit : « Déliez-le et laissez-le marcher ! »

« Mais (ici commence la variante du poète) Lazare ressuscité demeurait triste ; au lieu de tomber aux pieds de Jésus, il se tenait à l’écart avec un air de reproche et, Jésus s’étant avancé vers lui : « Pourquoi m’as-tu menti, lui dit Lazare, pourquoi mens-tu encore en leur parlant du ciel et de la gloire de Dieu ? Il n’y a rien dans la mort, rien, et celui qui est mort est bien mort ; je le sais, moi qui reviens de là-bas ! » Et Jésus, un doigt sur sa bouche et avec un regard implorant vers Lazare, répondit : Je le sais, ne leur dis pas ! »

DIMANCHE CORSE