Alors Rotterick l’avait fait saisir par ses hommes, étaler, pantelante, le long du bouleau et, tandis que les piqueurs donnaient du cor, il l’avait clouée lui-même à l’arbre avec quatre flèches de son carquois fichées dans l’écorce, le sang et les larmes.
Et c’était cette bête ensorcelée qu’il poursuivait aujourd’hui de son désir infâme, c’était cette princesse de marécage que convoitait sa luxure; il était de race maudite comme elle, comme elle sûrement envoûté par un horrible charme, puisqu’ils étaient tous deux sortis des mêmes entrailles, issus du même sang. Enveloppant alors du même regard haineux la grenouille et sa mère, il tirait son épée et, avec un rire sauvage, la lançait à travers la haute pièce sur le monstre saignant. La reine, avec un grand cri, s’était jetée au-devant du lit. L’épée traversait la chambre comme une lueur et allait s’engouffrer dans la haute verrière qui volait en éclats; mais, en passant, le glaive avait touché la reine à l’épaule, et Godelive s’affaissait au pied du lit royal, sa robe teinte de sang.
Tous les assistants, éperdus d’horreur, avaient fui; le prince, un moment demeuré seul devant ces deux corps pantelants, poussait tout à coup un grand cri et, tournoyant sur lui-même, allait butter du front contre la muraille, tâtonnait effaré, trouvait enfin la porte: il avait disparu.
Le château était maintenant désert, une panique l’avait vidé; et sous le cintre des poternes et sous la voûte des porches, laissés béants sur la campagne, la neige, qui depuis le matin floconnait, muette et lente, s’amoncelait aux rinceaux des colonnettes de pierre, aux figures en relief des chapiteaux de piliers; dans la haute chambre déjà crépusculaire les deux corps gisaient à l’abandon, mais tous les deux vivaient. Par le vitrail éventré, la neige du dehors pénétrait dans la pièce, veloutant d’un duvet les courtines de soie toutes brillantes d’éclats de verre; et sous la fraîcheur de la neige la reine évanouie se ranimait peu à peu. Une petite main glacée serrait convulsivement la sienne et, dans la chambre obscure, où de l’ombre se tassait, la reine sentait peu à peu tiédir entre ses doigts crispés la petite main froide qui les serrait, la reine sentait pénétrer en elle une exquise douceur, mais elle gardait ses yeux clos et demeurait nonchalamment affaissée, et à cause de sa blessure, dont elle craignait de réveiller la souffrance, et à cause de cette petite main à l’humaine chaleur.
Et cela dura des heures ou des siècles, quand d’étranges petites voix lointaines, — non, plutôt étouffées, — la tirèrent doucement de sa torpeur; et ces voix disaient: «La princesse Ranaïde va mourir». Et d’autres répondaient: «La reine Godelive est-elle pardonnée?» Et les voix reprenaient: «Le sang lave le sang. La souffrance absout, la douleur purifie. La neige est un doux linceul». Puis d’autres voix, comme sorties de l’épaisseur des murs, disaient dans un étrange colloque, les unes après les autres: «C’est ainsi que l’orgueil d’une race s’expie. Le ciel hait les superbes. Le cœur des grands est dur. La pitié fleurit chez les humbles. Trop d’arrogance enfante les monstres; mais la neige est un doux linceul». Et, comme en un refrain, toutes les voix reprenaient: «La princesse Ranaïde va mourir». Et dans la nuit de ses paupières la reine sommeillante revoyait toute sa vie, comprenait maintenant le sens de ses cauchemars; c’est la vie même qu’elle eût vécue et menée avec sa fille. Si elle avait su la défendre au berceau contre la mort, quels crimes et quels malheurs n’eût-elle pas évités! Mais des frôlements d’ailes vibraient doucement au-dessus de sa tête, des odeurs d’encens flottaient enivrantes, la caresse d’une petite main réchauffait la sienne, et la reine ne regrettait presque plus le passé.
Tout à coup des sons de cloches chantèrent dans la nuit, un flocon de neige plus gros vint se poser sur son visage, et la reine ouvrit les yeux en se rappelant soudain qu’on était à la veille de Noël; elle regarda curieusement autour d’elle. La chambre était violemment éclairée; c’étaient partout des cierges et des cierges, et tous étaient tenus par des loups, des renards, jusqu’à des taupes et des belettes, toutes bêtes des forêts curieusement rangées autour d’elle. Çà et là, dans leurs rangs, une silhouette se dressait, de berger ou de bûcheron frileusement encapuchonné, et bêtes et gens marmottaient des prières, et la reine ne s’en étonna pas, sachant que les bêtes parlaient la nuit de Noël. Sur le lit, la délicieuse créature de la veille, la blanche princesse Ranaïde agonisait, le sourire aux lèvres; la tapisserie tendue à la muraille représentait maintenant la Nativité du Christ; par la porte ouverte, d’autres animaux arrivaient toujours.
La reine Godelive sentit deux larmes mouiller ses yeux secs; une petite main les essuya doucement; une voix d’enfant chuchota: «Ma mère!»