Toute la nuit, la reine la passa auprès de l’inconnue. Elle avait lavé et bandé ses plaies, installé ce pauvre corps meurtri dans son propre lit, et la blessée, les yeux tout grands ouverts, l’avait regardée sans mot dire, sans un remerciement. Toute la nuit, la crucifiée de la forêt la passa dans une attitude inquiétante et bizarre, repliée sur elle-même, moins étendue qu’accroupie au milieu des courtines, et pas une plainte, pas un sanglot ne s’exhalait de cette face tragique, et la reine finissait par avoir peur de cette muette dont les prunelles cerclées d’or se dilataient énormes, invraisemblablement lumineuses dans la chambre à peine éclairée; au-dessous, la promenade incessante du prince remplissait la nuit d’un bruit montant de pas. Des images affreuses se dressaient devant Godelive du fond de la tapisserie: c’étaient les personnages mêmes de haute lisse, damoiseaux corsetés de cuirasses et dames en hennins, mais déformés et ramenés tous à des types de batraciens; et la reine se sentait sombrer dans la folie, rouler dans le vertige. Vers les quatre heures du matin, pourtant, elle s’endormit.
Quand elle se réveilla, il faisait grand jour, les rayons d’un rose soleil d’hiver, incendiant le vitrail, baignaient d’une clarté d’ambre le grand lit à colonnes où reposait l’inconnue; mais à la place même où une femme avait souffert toute la nuit s’étalait une grenouille énorme, une grenouille presque humaine et d’autant plus monstrueuse, et cette grenouille était la jeune fille, car elle avait ses quatre pattes délicatement bandées de linge et, sous les paupières membraneuses de la bête, la reine reconnaissait les paupières cerclées d’or qui deux heures avant la terrorisaient, prunelles maintenant singulièrement attendries. Elle reconnaissait enfin la grenouille de ses rêves, celle qui l’obsédait et qu’elle regrettait à travers tout le long cauchemar de sa vie. Au même instant, le prince heurtait à la porte et demandait à être introduit.
La grenouille ensanglantée attachait sur la reine deux grands yeux suppliants, un tremblement d’effroi la secouait toute, et la reine, à travers la porte, ayant fait réponse au prince d’aller l’attendre en bas dans la salle d’armes, Rotterick y descendit en grommelant.
Là, devant tous les gens du prince assemblés et tous les servants du château, — quand la reine, remémorant toute l’histoire de sa vie, eut raconté et ses couches affreuses et les douloureux cauchemars de ses nuits, ceux de ses relevailles et ceux de son exil jusqu’à la sinistre et récente épreuve de la mandragore, comme tous gardaient le silence en proie à l’horreur, et que Rotterick, écumant de luxure, s’impatientait et ricanait, la reine, ayant fait à tous signe de la suivre, remontait à sa chambre, en ouvrait la porte grande et conduisait le prince auprès du lit.
Et Rotterick, étant entré, sentit ses cheveux se dresser sur sa tête, une sueur lourde perler à ses tempes; et Rotterick avait peur de comprendre, car il avait reconnu, lui aussi, la grenouille: il l’avait poursuivie et traquée à cheval; et par dérision et férocité, une fois la bête prise, c’était lui-même qui l’avait crucifiée à ce tronc de bouleau où le monstre martyr saignait depuis un an.
Et, dans la pourpre rouillée de la forêt d’Octobre, il revoyait le geste et l’inutile élan du monstre, quand parmi la fougère et la ronce, il l’avait fait cerner par ses chiens. Les rabatteurs avertis avaient pu, cette fois, entraîner la bête loin des étangs et, forcée par la meute, la grenouille saignante tentait vainement de grimper à un tronc d’arbre, quand, pareil à une trombe, Rotterick avait débouché dans la clairière, à la tête des siens.
Son alezan s’était arrêté net, et les bassets et les danois eux-mêmes n’osaient approcher, les babines retroussées sur les crocs, flaireurs et hésitant à mordre: la bête fluide et verte leur répugnait.