Dieu ou plutôt l’enfer lui rendait peut-être ainsi la présence réelle de la grenouille massacrée. Elle s’était donc livrée à la culture de la mandragore. Enfermée dans un bocal de verre sombre, la racine à forme humaine y flottait baignée dans un liquide sans nom; une tête de mort ricanait auprès et un grand sablier retourné d’heure en heure y versait le filet continu de son sable; après une semaine, l’huile du liquide était devenue une sorte de boue rougeâtre couleur de sang. La nuit, la reine se levait pour exposer le bocal aux rayons de la lune, et le jour elle le gardait soigneusement loin de la clarté du soleil, dans un réduit obscur dont elle portait toujours sur elle la clef. Deux fois par semaine, d’étranges mendiants lui apportaient des herbes cueillies dans la campagne, et de jour en jour la tête de la mandragore s’arrondissait, comme des yeux se creusaient dans sa surface plane, et de petites mains palmées palpitaient visiblement au bout de ses fibres hideuses: le charme opérait.
La nuit, la reine laissait la porte de sa chambre ouverte pour l’écouter dormir, car, la nuit, la mandragore, pendant le jour inerte, s’animait et ronflait comme un homme. Ce fut durant une de ces nuits que la reine se débattit sous le plus effroyable cauchemar; elle rêva qu’une grenouille invraisemblable, énorme, presque humaine de taille, se tenait accroupie sur sa poitrine et l’étouffait lentement de son poids; elle sentait ses palmes glacées posées sur ses épaules et le froid de son ventre visqueux adhérent au sien. Le cauchemar dura des heures; elle ne s’éveilla qu’à l’aurore, mais le réveil valait le songe: la mandragore, toute gluante de son huile, s’était furtivement esquivée de son bocal et, blottie contre elle, l’étreignait de ses bras grêles, et sa bouche hideuse lui tétait un sein.
Elle n’avait fait qu’un cri et, terrifiée d’horreur, avait saisi par un pied la racine membrue et l’avait jetée éperdument par la fenêtre; elle était tombée en plein soleil dans l’eau miroitante des fossés. Le soir même, un enfant de paysan y était retrouvé noyé, ses petites mains liées dans la chevelure d’une racine inconnue dans le pays.
La reine, depuis lors, s’occupait de prières et jamais de magie. Ses épreuves pourtant n’étaient pas près de finir.
Un soir d’hiver, des cris et des torches, des rumeurs et des cliquetis d’armes à la porte du manoir.... C’est le prince Rotterick. Il demande le souper et le gîte pour lui et son escorte; mais, cette fois, son audace dépasse toutes les bornes; il porte en croupe, derrière lui, une ribaude dont la robe de brocart luit étrangement dans la nuit; une ribaude, à moins que ce ne soit quelque fille enlevée et forcée, quelque proie de luxure pour laquelle il réclame alcôve tiède et souper fleuri. La reine, qui écoute son intendant lui rendre compte de la visite, en est toute blême dans sa haute stalle; dehors, les chevaux s’ébrouent et les cavaliers s’impatientent. La reine, immobile et froide, ne peut se décider à donner l’ordre de lever la herse. «La fille est blessée et mourante; elle a du sang partout, sur ses mains et sa robe; c’est un cercueil et un suaire que demande le prince bien plus que des draps et un lit.» La reine s’est levée toute droite, elle a donné précipitamment les ordres, a descendu l’escalier du donjon, le cœur en grande angoisse, et vient d’entrer dans la salle basse. Le prince Rotterick y est déjà; ses gens casqués, masqués et gantés de fer sont rangés le long de la muraille. Le prince s’incline légèrement devant sa mère et, lui montrant un amas d’étoffes jeté en travers de la table: «Je l’ai trouvée, dit-il, crucifiée à un arbre; elle est en danger de mort; veuillez la secourir.»
Sur la table de chêne gît étendue la plus délicieuse créature, une blanche et grande jeune fille à l’épaisse crinière éparse, d’un noir d’encre; ses bras, sa gorge et ses jambes sont nus; le brocart de sa robe d’un vert glauque miroite et luit à la lueur des torches. Immobile, les dents serrées, elle roule autour d’elle des regards d’épouvante, elle tient entre ses doigts crispés des mèches de ses cheveux dont elle essaie de couvrir sa gorge, mais les paumes de ses deux tristes mains saignent, cruellement trouées, et la chair de ses pieds nus saigne aussi, transpercée douloureusement.