Et ce cauchemar attristait d’autant plus sa vie qu’il se mêlait maintenant et bien étrangement à la réalité. Elle avait quitté la cour et, quasi répudiée par le roi, à la fin alarmé d’une reine aux grossesses bestiales et plus préoccupée de magie que de messe, elle avait dû céder la place à une maîtresse moins périlleuse et plus jeune, et, à demi condamnée par l’opinion du peuple et celle du clergé, elle vivait désormais dans un petit fief royal situé à la frontière.

Elle y vieillit solitaire, visitée de loin en loin par son fils, le joli enfant aux yeux déjà cruels, devenu maintenant jeune homme; il vivait mal avec son père, conspirait sourdement et venait une ou deux fois l’an passer vingt-quatre heures près de la reine exilée, moins par respect filial que pour irriter la mauvaise humeur du roi; ces rares entrevues entre le prince Rotterick et la reine Godelive avaient le don d’exaspérer jusqu’à la mâle rage le vieux roi Luitprand.

La reine d’ailleurs s’était désaccoutumée de faire bon accueil à un fils dont chaque visite avait été suivie du départ d’une de ses suivantes, car ce prince Rotterick était aussi débauché que féroce; il aimait le mal pour le mal, se plaisant à la souffrance des corps comme à la douleur des âmes; il aimait surtout corrompre, et, servi par la merveilleuse beauté qu’il tenait de sa mère, il s’attaquait lâchement, sûr qu’il était de vaincre, à toutes les candeurs et toutes les pudeurs qu’il rencontrait sur son chemin; à la cour, c’étaient les dames du palais; à la ville, les filles de bourgeois; aux champs, les gardeuses d’oies et les lavandières; chez sa mère c’étaient les suivantes.

La reine Godelive avait vu s’en aller une à une les quelques filles nobles demeurées fidèles à son malheur; grâce à ce fils elle en était réduite à se faire servir par des filles de bûcherons qu’elle décrassait tant bien que mal, quitte à les mettre sous clef et à verrouiller le gynécée quand le prince Rotterick était signalé par le guetteur. Le milan passé, la pauvre reine délivrait ses colombes et reprenait ses aiguilles et son rouet au milieu de ses femmes un peu désappointées.

Et c’était là sa vie, entre des manantes à l’imagination courte, à la conversation absente, plus ou moins adroitement affublées de la défroque de la maison royale, et de brusques irruptions de ce fils rare comme beaux jours et malfaisant comme grêle, dont chaque visite emplissait d’une bourrasque de menaces et de cris les vastes corridors, comme feutrés de silence, de ce château d’oubli. Et la solitude de la pauvre reine était grande.

Dans les premiers temps de son séjour, elle avait bien tenté de se distraire en s’adonnant à des pratiques magiques, mais privée du secours de ses astrologues ordinaires, bel et bien traqués et proscrits par un royal édit, elle avait tâtonné dans la ténèbre et abouti, comme résultat, à une personnelle expérience qui l’en avait guérie à tout jamais.

Un soir de juin, une pauvresse équivoque s’était présentée à la poterne du château et là, d’un air mystérieux, les yeux flambants sous sa capuche, avait remis pour la reine un sac de grosse toile bizarrement scellé. «Si l’objet lui déplaît, avait ajouté la mendiante, la reine n’aura qu’à le faire remettre demain, à la nuit close, sur la troisième marche du calvaire de Riffauges, au carrefour des trois routes. S’il lui plaît au contraire et qu’elle le garde, c’est trois cents écus d’or qu’il faudra mettre à la même place, à la même heure demain; mais en tout cas, objet ou argent dans ce même sac scellé; le trésor se défend lui-même.»

La reine avait gardé l’objet: c’était une sorte de racine fibreuse et velue, affectant la forme d’un crapaud monstrueux ou d’un enfant mort-né; elle avait en frémissant reconnu une mandragore, la mandragore que de précédents songes lui avaient révélée. L’âme d’un mort habitait cette racine, elle le savait de source certaine et connaissait tous les rites prescrits pour cultiver cette âme et la développer.