Et la reine, à travers l’oppression de son rêve, se souvenait, très lucide, quels rites atroces la kabbale impose à qui veut s’emparer de la racine magique: attacher un chien vivant à une des fibres de la plante maudite et, tandis que l’animal garrotté se débat, déracinant à chaque mouvement un peu de l’herbe convoitée, le guetter sournoisement dans l’ombre pour, la mandragore à peine hors de terre, se précipiter sur la bête haletante et l’étriper à coups de couteau. La vie de l’animal égorgé passe alors dans la racine hideuse et l’anime du souffle nécessaire aux promptes et sûres incantations.
Et la reine s’éveillait, toute baignée de sueur froide, sachant parfaitement pourquoi un lévrier noir la suivait.
Maintenant d’ailleurs, elle s’entourait de mages et de nécromans; un invincible attrait la poussait vers les sciences occultes; on eût dit qu’elle voulait se délivrer d’un charme, qu’elle avait hâte de rompre le cercle étouffant d’un sort. Mais, loin de la guérir, toutes ces consultations ténébreuses exaspéraient son mal; sa curiosité de savoir s’aiguisait fiévreuse et morbide, et rien ne la satisfaisait plus; le Mauvais, maintenant qu’elle s’était à demi donnée à lui, se refusait à son désir, et la grenouille l’obsédait toujours.
Un autre cauchemar la tourmentait aussi: il lui semblait qu’elle vivait, retirée depuis des années déjà, au milieu des bois, au fond d’un mélancolique manoir; le peuple et le roi l’avaient oubliée et, dans sa solitude fleurie d’aubépine en avril et de neige l’hiver, elle menait une existence effacée et quasi heureuse en compagnie de la grenouille attentionnée et tendre comme la plus douce des filles. Elle avait fini par se faire à sa repoussante laideur. Dans sa haute chambre toute tendue de vieilles tapisseries et quelque peu obscure, elle vivait là, sans se plaindre, avec le monstre au regard presque humain, toujours coquettement couronné de marguerites des prés et dont la petite patte visqueuse avait pris à la longue des douceurs infinies; sa honte d’avoir pu engendrer une si monstrueuse créature avec les années s’était atténuée et, les jours de soleil, il lui arrivait d’aller se promener avec la pauvre bête dans les prairies et d’y prendre parfois plaisir.
Au cours d’une de ces radieuses promenades, comme elles s’étaient engagées dans un bois tout neigeux de pommiers et d’amandiers en fleurs, en débusquant dans une clairière, elles tombèrent toutes les deux sur un cortège de femmes nobles et de paysannes se rendant toutes en habits de fête à la chapelle d’un monastère voisin. C’étaient toutes d’heureuses mères ou de fortunées aïeules conduisant leur progéniture à la bénédiction du Seigneur; car toutes tenaient par la main quelque joli enfant aux longs cheveux couronnés de roses; quelques-unes avaient même, pendus après leurs robes, trois ou quatre marmots, filles ou garçons au teint d’aurore, aux yeux rieurs.
A la vue de ces femmes, le cœur de la reine se fendit, mais moins de douleur que de honte; elle rougit de tout son être de la piteuse grenouille enguirlandée qui sautelait sur ses pas; brusquement elle l’attira contre elle et la couvrit de son manteau; son instinct la dérobait aux regards. Une soudaine détresse l’avertit en même temps d’un immense malheur; moitié par honte, moitié par épouvante, elle tint quand même le manteau refermé sur elle. Quand le cortège eut passé, la grenouille n’y était plus, mais une large tache de sang en souillait la doublure: son incurable orgueil avait tué sa fille une seconde fois.