La reine, qui la savait morte, poussa un grand cri et tomba raide.

Quand ses femmes accourues la rappelèrent à la vie, l’équivoque vision avait disparu: il n’y avait dans la pièce à côté ni berceau ni grenouille, les ordres du roi avaient été exécutés à la lettre, on avait écrasé la tête du monstre entre deux pierres et on avait jeté sa flasque dépouille dans les fossés du château.

La reine ne se remit jamais de ces couches; elle demeura désormais étendue dans le clair-obscur de sa chambre, en proie à une étrange langueur.

Il y eut désormais comme une invisible présence auprès d’elle; elle ne pouvait plus rester seule, il fallait toujours dans sa chambre des cires allumées et des suivantes en éveil; elles se relayaient d’heure en heure, terrifiées et muettes, lentement envoûtées par l’obsédant effarement de la reine; et tout le château était hanté de frôlements funèbres et d’innommables rampements; un vent de folie y soufflait; quelque chose d’affreux y rôdait né de l’angoisse hallucinée de Godelive. Parfois, elle se levait toute droite de sa chaise en poussant un grand cri, puis retombait, la sueur aux tempes, inerte; la nuit, d’équivoques cauchemars la visitaient.

Tantôt elle se voyait répudiée par le roi et traversant à pas lents les rues désertes de sa ville, seule, abandonnée de tous et tenant par la main l’insidieuse grenouille déjà grande et vêtue comme une petite princesse; car dans tous ses rêves la grenouille était toujours là auprès d’elle et bien vivante, et dans ses rêves son horreur pour le monstre diminuait de jour en jour: ses gros yeux cerclés d’or avaient des prunelles si humaines, sa petite patte gluante et fraîche s’accrochait si tendrement à sa main! D’autres fois, elle se voyait transportée par des nuits sans lune et chaudes au milieu de plaines sinistres, où ondulaient des herbes pâles au pied de hauts gibets; alors un grand lévrier noir la suivait. Elle errait, pleine d’inquiétude, sous les lourds madriers des potences, une pestilence de charogne pesait dans l’atmosphère, et par la nuit sulfureuse rayée de lueurs d’orage, des vertèbres phosphorescentes transparaissaient; la grenouille s’était évanouie, et elle, reine exilée et déchue, rôdait, comme une louve, au pied des bois de justice pour y surprendre et déterrer l’effroyable racine qui croît au milieu des charniers: la mandragore, la racine obscène et velue, dont les fibrilles affectent la forme de membres grêles et tors écarquillés autour d’une tête de gnome, si l’on peut appeler gnome un ventre ballonné au sexe infâme et béant....

Et elle, Godelive, la reine répudiée du trône de Thuringe et la fille des rois de Courlande, elle, la reine très catholique et très chrétienne, errait à minuit dans ces solitudes, au milieu de ces mornes plaines, et l’œil aiguisé, anxieuse, s’arrêtait au pied de chaque potence où parfois quelque chose de tiède, comme une larme de cire, mais étrangement puante, lui tombait sur la joue.... Et les hautes herbes blêmes, blêmes comme des os de mort, bruissaient doucement autour d’elle, si doucement qu’on eût dit des voix lointaines ou quelque obscur vagissement.... Et des pieds de pendus se profilaient déchiquetés et noirs au niveau de ses tempes; parfois un gros orteil mou l’effleurait, l’odeur alors montait plus forte, et des battements d’ailes l’accueillaient dans la nuit, d’oiseaux de proie effarés qu’elle avait réveillés en passant.... Et Godelive continuait d’errer au milieu du charnier et de ses pestilences, exténuée, défaillante mais hallucinée par son idée fixe et ranimée de minute en minute par l’affreux espoir qu’elle avait au cœur; et de sa main fébrile, elle cherchait le lévrier noir qui marchait dans son ombre et se rassurait en lui flattant les côtes; il était auprès d’elle, inquiet et flaireur, attiré comme elle au pied des gibets par l’horrible odeur, et parfois un bruit sourd de mâchoire avertissait la reine que le chien avait trouvé, lui, ce qu’il cherchait.

Et elle, qui n’avait pas trouvé, poursuivait sa ronde d’agonie sous la fétide rosée dégouttant des potences, au milieu des herbes chuchoteuses, comme des plaintes d’enfant.