[III]

IDYLLE PRINCIÈRE

«—Le duc! mais il a été le mauvais génie de mon existence. C'est lui qui m'a faite ce que je suis! Son ombre a pesé sur toute ma vie. Si vous saviez, si vous saviez!...» La duchesse s'était levée et, appuyée des deux mains sur la table, regardait éperdument de Bergues dans les yeux, puis elle se laissait retomber sur le divan, le bras gauche posé sur un coussin; de la main droite elle s'appliquait sur la joue une grosse rose prise à la gerbe de la buire de cristal. Elle rafraîchissait ainsi aux pétales la fièvre de ses pommettes; la honte les avait faites brûlantes. Elle continuait de se tamponner le visage avec la fleur; et ce mouvement machinal, le jeune homme se souvenait l'avoir déjà surpris chez des êtres malades de la poitrine, à l'heure où monte la fièvre du soir.

«Je n'ai pas à me défendre, je ne cherche pas à me justifier, mais pourtant si j'avais eu un autre mari, je ne serais pas descendue où j'en suis... le Duc! Si vous connaissiez l'enfance que j'ai eue dans cette petite cour patriarcale et démodée de Scaterberg, notre éducation et nos jeux de jeunes filles à mes sœurs et moi... Mes sœurs! si vous aviez connu mes sœurs!.., leurs yeux plus grands que l'innocence, leur belle santé d'âme et de corps, leur gaîté de pensionnaires dans ce grand parc d'Emerfield où nous voulait libres et grandies en pleine nature un père imbu des idées de Jean-Jacques et demeuré, en plein XIXe siècle, enthousiaste des Confessions. Et ce domaine d'Emerfield, au cœur du Tyrol autrichien, ses horizons de montagnes et de forêts séculaires, son immense parc aux pentes boisées de sapins, qui descendaient à un petit lac, un lac moiré d'ombre aux eaux bleu paon, comme le Konigsee de Salzbourg, ces paysages de légende et de rêve que célèbrent tous les conteurs allemands, et les mœurs naïves des cœurs braves et simples que sont restés les montagnards de chez nous!... Dire que c'est dans cette fraîcheur et cet apaisement, parmi ces âmes robustes et saines, dans la gravité calme et souriante d'une vie contemplative que je suis née, que j'ai grandi, moi la duchesse d'Ebernstein-Asmidoff. Et le scandale de ma vie actuelle en Riviera a débuté par une enfance de princesse de conte, dans les parfums de résine et de menthe sauvage d'un parc héréditaire, parmi des reflets de neige et de bois de sapins, dans un pays de bûcherons, de pâtres et de chasseurs d'izards, au milieu du songe des lacs et du fracas des torrents!»

La rose rouge que la duchesse appuyait sur ses joues s'était effeuillée. Elle en avait pris une autre et en promenait avidement les pétales sur son visage brun. On eût dit qu'elle respirait le parfum du passé dans celui de la fleur et demandait à cette amie odorante et muette le courage de poursuivre. La duchesse continuait. «—Mes sœurs étaient autrement jolies que moi, mais je passais bien à tort pour la plus intelligente. J'avais surtout plus de décision, j'étais l'énergique de la famille. Il y a du sang espagnol dans notre branche, apporté là par une grand'mère, née Toloza-Cœli, et cette goutte de sang et de soleil, j'ai tout lieu de croire que c'est moi qui l'ai dans les veines. Mes sœurs étaient mélancoliques et douces, moi j'étais volontaire et taciturne et, petite fille, j'avais déjà ce teint de bile qui jure si violemment avec le blond de mes cheveux, et ces yeux d'orage qui autrefois furent beaux. J'étais aussi adroite à tous les sports. La décision de mon caractère, l'énergie que l'on me prêtait et ma réputation d'écuyère accomplie fixèrent le choix du duc régnant de Finlande: il demanda ma main à mon père pour son fils.

«Le duc héritier (il a abdiqué depuis en faveur de son frère) était un grand jeune homme blond, régulièrement beau de cette beauté classique qu'ont tous les Ebernstein. Le duc Otto n'avait alors que vingt-cinq ans, moi j'en avais dix-neuf. Le prince de Finlande était assez sauvage; il vivait éloigné des affaires avec une horreur marquée pour les fêtes de la Cour; il s'occupait passionnément de musique. Très artiste, son indifférence politique faisait craindre en lui une sorte de Louis II de Bavière, et l'assidue présence auprès de lui de Berkestoff, le compositeur russe, n'était pas faite pour endormir les appréhensions des siens. On redoutait fort à Milerschurt l'influence du favori.

«Une femme de tête était nécessaire auprès de ce duc indolent et chimérique et l'on songea à moi. Le duc Otto vint à Emerfield, invité par mon père à la demande du sien; il se présenta en fiancé et j'aimais de suite, moi, de toutes les forces de mon sang et de mon âme ce beau prince mélancolique à la stature de dieu scandinave, au profil grave et fier de héros danois.

«On nous maria...! Ce que furent ce mariage et la nuit de ces noces! L'une et l'autre appartiennent autant au drame qu'à l'opérette, tant le ridicule en fut tragique et déroutant... Le duc n'est pas même un vicieux, c'est pis. C'est un impuissant. Il y a dans le vice une fatalité et une tristesse qui peuvent émouvoir; et dans l'ardeur aveugle de certains aberrés à courir à leur perte apparaît parfois le grandiose des destinées inévitables, toute la détresse des tares héréditaires, magnifiées dans Euripide et Eschyle. Le duc n'est qu'un frigide, comme on disait au grand siècle, mais compliqué d'un exaspéré misogyne. Il a l'horreur et la haine de la femme, pis, il a horreur et la haine de l'amour et c'est là son crime, car sa tare physique et la lâcheté de son mariage, de ce mariage consenti pour complaire aux siens, je les lui aurais pardonnées si dès le premier jour il ne s'était acharné et complu à semer dans ma vie la ruine et le désespoir.

«Le baiser glacé dont il effleurait mon front, le premier soir au seuil de l'appartement nuptial, il ne le renouvela jamais. Je n'avais fait que changer de nom et de résidence et, de princesse de Scaterberg devenue duchesse d'Ebernstein, je n'en demeurai pas moins implacablement jeune fille. Quoique un peu déconcertée et surprise, je me serais résignée à mon sort, si les yeux moqueurs des autres femmes et les questions perfides des princesses ne m'avaient enfin avertie. J'étais seule, sans défense sur une terre étrangère, ou ma qualité d'Autrichienne était presque une offense; il ne me fut bientôt plus permis d'ignorer l'hostilité de la Cour.