«Echos de l'opinion populaire, certains journaux s'enhardirent jusqu'à l'insulte. On s'étonna de la stérilité de l'étrangère; le peuple réclama une grossesse. Je me cabrais et, enfin émue après dix mois d'affronts dévorés et subis, un soir je pris mon courage à deux mains et pénétrai chez le duc. Je l'informais de l'attitude des siens vis-à-vis de sa femme, et lui expliquais clairement ce que son peuple réclamait de moi.
«Je me souviendrai toujours de cette soirée. Le duc était dans son cabinet de travail, installé devant une table où il notait une fugue qu'il avait composée quelques jours auparavant. Je vois encore les grandes orgues régnant au fond de la pièce et leurs tuyaux argentés qui montaient jusqu'au plafond. Il ne levait même pas la tête et continuait d'écrire; je posais une main sur une pile de partitions et, pendant que la plume criait sur le parchemin, je lui exposais ma requête. Ma voix me semblait étrangement changée dans le silence. Le duc daignait enfin lever le front: «Des enfants, mais il ne tient qu'à vous d'en avoir, madame. Arrangez-vous en conséquence. Je vous laisse absolument libre, cela ne me regarde pas.»
«Il s'était mis debout, me faisait un grand salut et, traversant le hall, pénétrait dans sa chambre. Il en poussait le verrou.
«Je demeurai indignée, stupéfaite.
«Et alors... la déchéance commença. Le duc l'avait voulu.
«Ce fut d'abord lente, avec mille précautions et toutes les dérobades de l'hypocrisie, la première chute et le premier amant: un aide de camp de mon mari. Un étrange hasard m'en imposait depuis cinq mois la continuelle présence. Le comte Nurlo n'avait pour lui que sa prestance et sa moustache fine de bel officier. Il m'aima comme aux ordres et j'ai depuis soupçonné le duc de l'avoir posté là sur mes pas avec la consigne de devenir mon amant. Je me lassais vite de ce fantoche, j'étais ardente et volontaire. La révélation de l'homme avait éveillé en moi un tempérament. Après celui-là, ce fut un autre, je n'avais encore que de la curiosité, mais combien sensuelle; mais d'intrigue en intrigue et d'aventure en aventure, dans cette Cour ennemie et complice, j'aboutissais vite au scandale. Il fut immense, aggravé des rumeurs équivoques qui couraient sur le duc. Il venait d'imposer à l'Opéra de Milerschurt la dernière œuvre de Berkestorff. Une cabale s'était formée contre le favori. A la première représentation de son Néron, des sifflets et des huées accueillirent notre entrée dans la loge ducale. Claude et Messaline furent les noms dont on nous salua; le public avait adopté l'époque du drame. La force armée fit évacuer la salle, ce fut un esclandre européen.
«Le maître de la police fut destitué, mais le duc dut signer son abdication en faveur de son frère, et notre beau-père nous conseilla de voyager. En Finlande, les conseils sont des ordres. Les médecins prescrivaient le Midi pour le duc Otto. Surmené par les veilles et ses travaux de musicien, neurasthénique comme tout artiste, il était menacé de tuberculose et ne se rétablirait que sur la Riviera.
«La Riviera! Le duc accueillait la décision paternelle comme une délivrance; il avait horreur de la Finlande et de la vie grossière et dure de ce pays. Il avait toujours rêvé des ciels de soie et des horizons de golfes et de promontoires du lac méditerranéen.
«La Riviera! Je n'avais jamais pu, moi, prononcer ce nom sans évoquer des vergers d'oliviers, des jardins de cyprès tout foisonnants de lentisques et de palmes. La Riviera et ses bosquets parfumés d'orangers! La Riviera! Nous aurions pu être si heureux là, si mon mari l'avait voulu! La Riviera pour nous, avec notre fortune et la complète indépendance de la couronne abdiquée, mais c'était l'enchantement d'une vie quasi-féérique dans un jardin d'Armide, là devant cette mer fluide de clartés, dans ce décor d'apothéose.»