«Moi, j'étais amoureuse et éperdument. Je n'ai connu vraiment la passion que dans ce pays. En Finlande mes aventures n'avaient été que des coups de dépit, des représailles fébriles d'épouse délaissée, des réponses du tic au tac à l'outrageante froideur de mon mari. Ici, seulement, je devins femme. Cette Riviera dont, jeune fille, je ne pouvais pas prononcer le nom sans un frémissement de tout mon être, ne m'avait pas déçu, la vision s'était réalisée, telle que l'évoquaient mes lointaines songeries d'enfant. La vie, que j'avais vécue jusqu'alors, m'apparut terne et grise, et c'est dans cette Pergola que l'existence commença vraiment pour moi. J'y aimai le comte Zicco et le chevalier Contaldini et ce furent là vraiment les deux grandes passions de ma vie.

«J'ai connu sous ces treilles de jasmin de Virginie et dans ces allées de cyprès d'inoubliables heures. Leur souvenir m'y fixe à jamais. Combien de fois j'y bénis mon exil et la décision du prince à qui je devais tout ce bonheur. J'y connus même la beauté, car, le croiriez-vous, monsieur, transfigurée par la passion, j'étais devenue presque jolie, oui, jolie dans la montée des sèves, la vibration de la lumière et l'épanouissement de tant de fleurs.

«J'avais compté sans la haine du duc. Il ne put supporter le spectacle de ma joie et je payais bientôt chèrement les heures d'ivresse qu'il m'avait permises en somme, puisque lui-même m'avait poussée aux aventures. Le duc me voulait bien mère, mais ne me voulait pas amante, et c'est l'amante seule qui s'était révélée en moi.

«Je vivais dans un tel éblouissement que je ne remarquais même pas cette animosité et cette envie embusquées et guetteuses. Ce fut, de la part du duc, une haine de prêtre et de vieille femme contre la jeunesse et l'amour, une haine ulcérée de rancœur jalouse qui attend son heure, patiente et épie. Je ne fus pas longtemps sans en ressentir les effets. Le duc savait où me frapper.

«Le comte Zicco était notre hôte. Le duc l'avait attaché à son service, il dirigeait le haras que nous possédions à Saint-Raphaël et dressait les chevaux de mon mari. Il m'accompagnait souvent dans mes promenades et me servait d'écuyer. A Emerfield, j'étais l'amazone de la famille. Le comte Zicco n'avait pas de fortune: le duc lui faisait vingt-quatre mille francs par an et j'en étais arrivée, dans mon amour aveugle, à une sorte de gratitude envers mon mari.

«Le 6 avril 1895, Zicco montait dans le parc un alezan hongrois qui m'était destiné. C'était une bête assez capricieuse, mais déjà assouplie par la main de Zicco qui la sortait tous les matins, depuis quinze jours. Tout à coup le cheval faisait un brusque écart et, prenant le mors aux dents, allait s'abattre contre une énorme touffe de cactus. On rapporta le comte dans un état lamentable, il avait la poitrine écrasée et mourut le jour même à cinq heures. Le duc assista à son agonie et je n'appris l'horrible événement que le soir, à mon retour de Cannes où je déjeunais ce jour-là. Ce fut le premier malheur abattu sur la Pergola.

«Ma douleur fut immense, j'en porte encore la blessure. Je demeurais un an confinée dans mon deuil. Puis le duc exigeait que je reprisse ma vie mondaine; la maladie que j'avais prétextée avait assez duré. L'Opéra de Nice montait la Transtévérine, du duc d'Ebernstein, et la Pergola devait se rouvrir aux invités pour une série de dîners et de réceptions nécessaires au succès de l'œuvre; je me résignais et m'attelais à la gloire de mon mari... Le soir de la première, le duc amenait dans ma loge le chevalier Contaldini... Six mois après, nous étions, Contaldini, le duc et moi, à Saint-Moritz. Le duc ne pouvait plus se passer du bel Italien, j'étais devenue sa maîtresse.

«Notre liaison dura plus d'un an. Contaldini habitait Monte-Carlo, nous nous rencontrions à Nice; mais ma santé était demeurée ébranlée de la catastrophe de Zicco et le médecin m'imposa de nouveau l'Engadine. Saint-Moritz nous revit le duc, le chevalier et moi.

«Le duc et Contaldini chassaient souvent dans la montagne. Accompagnés d'une escouade de guides, c'étaient moins des chasses que des excursions qui duraient parfois plusieurs jours. Un soir, le duc rentrait seul. Entraîné à la poursuite d'un chamois, le chevalier avait perdu pied au tournant d'une sente et roulé dans la précipice; le duc rentrait avec les guides pour chercher des échelles et des cordes et tâcher de retrouver le corps. Ils revinrent deux jours après, sans le cadavre. Contaldini avait dû glisser dans quelque ancienne crevasse. Le glacier le gardait. Nous partions le lendemain même pour Bayreuth.

«J'étais anéantie de désespoir, anesthésiée d'épouvante; ma stupeur était telle que je me laissais emmener; le duc retrouvait là tous les wagnériens des deux mondes accourus pour communier sous les espèces du Maître: on donnait la Tétralogie.