«J'étais tellement ivre de détresse que je suivis le duc au théâtre, j'aimais mieux tout que la solitude. J'assistai d'abord à l'Or du Rhin et le lendemain à la Walkure... La Walkure, je m'en souviendrai toujours. Malgré l'obscurité de la salle, c'est pendant cet opéra que j'eus tout à coup l'épouvantable conscience de la culpabilité de mon mari.

«C'était pendant le second acte, Sieglinde est pantelante, évanouie sur les rochers; au loin, dans les gorges rocheuses, la meute d'Huding aboie, les cors font rage et sonnent la curée des deux amants; le terrible motif du tueur de loups monte et grandit à travers les vallées, gagne les sommets et, comme une mer, emplit toute la scène. Siegmund s'élance à travers les blocs de granit, brandissant son épée, et répond à l'appel.

«Ce final du deuxième acte de la Walkure, c'est le triomphe de la vengeance du mari. Je sentais le regard du duc peser sur moi. La salle était bien sombre, mais, sous l'obsession de cet œil opprimant, une étrange clarté se fit soudain en moi; je vis le duc sourire et je compris!

«Je compris quelle main avait précipité la mort de Zicco et de Contaldini; et pourtant le duc n'était pas jaloux, je lui suis indifférente. Si le duc d'Ebernstein a tué mes deux amants, c'est pour le seul plaisir de me faire souffrir et de me voir souffrir... Cette cruauté, les Ebernstein l'ont tous dans le sang et une barbare étiquette la cultive soigneusement dans leur cœur. Oh cette cour de Finlande, où j'ai vu fouetter des pauvres petits enfants du peuple en présence de mes jeunes neveux, en exemple et en punition de peccadilles d'écoliers commises par les princes. Tel est le système d'éducation à la cour de Milerschurt, et je connais assez maintenant mon mari pour être convaincue du plaisir qu'il devait prendre enfant à ces corrections exemplaires.

«Lui seul a suscité les accidents qui m'ont deux fois atteinte et brisée dans Zicco et Contaldini, et ne croyez pas que mon chagrin m'hallucine! J'en ai eu les preuves depuis.

«Rentrée à Antibes, j'ai fait une enquête aux écuries, j'ai interrogé les palefreniers et les lads, j'ai été jusque dans un garage à Nice interviewer un ancien cocher devenu chauffeur et, à prix d'or, j'ai su, j'ai appris.

«L'alezan que montait Zicco, le matin de la catastrophe, avait été drogué; un mélange d'avoine et de graines de chanvre, trempées de champagne et d'eau-de-vie, avait été donné à la bête. L'homme qui a pu commettre cette infamie est capable de recommencer, n'est-ce pas? la mort de Contaldini le prouve. Néanmoins, le duc maintenant a peur, il se sent deviné, il se sent démasqué car, hors de moi à mon retour de Nice, le soir du jour où j'y appris la vérité, j'osais lui dire: «Arrangez-vous, monsieur, pour que mes amants ne meurent plus de mort subite, autrement je déposerai une plainte au parquet. Arrangez-vous aussi pour que je ne meure pas la première, car j'ai pris mes précautions et vous pourriez avoir des ennuis, et je le regretterai pour la famille des Ebernstein.»

«Et voilà pourquoi le duc se contente maintenant de fournir des maîtresses jeunes et jolies aux hommes que j'aime, en un mot à me suborner mes favoris et à me mystifier, et me pousser, folle de rage et de désespoir, au scandale dont vous m'avez sauvée, monsieur, la nuit du dernier Veglione.»