[LA VILLA DES CYPRÈS]


[I]

LA VILLA DES CYPRÈS

Nous revenions de la Mortola, la splendide propriété où lord Hambury dépense quatre-vingt mille francs par an; les quatre-vingt mille francs d'horticulteurs, de fleurs exotiques et d'arbustes rares, qui font de ce ravin sauvage, entre Vintimille et Menton, le plus admirable jardin d'Italie et même d'Afrique que puisse rêver le voyageur; la Mortola, Eden unique surgi entre l'Alpille et la mer à force de volonté et à coups de millions, la Mortola dont la somnolente et soleilleuse mollesse, dans l'engourdissement de tant de parfums et d'essences multiples, éternise aux pentes de la Riviera la magique vision d'un domaine de fées; la Mortola, jaillissante de tiges et d'ombelles et de palmes et de tant de cyprès échelonnés sur la soie bleue du large; la Mortola aux pelouses étoilées de tant d'anémones et d'iris violâtres, que l'Arioste y eût voulu le jardin d'Armide, et Botticelli le bosquet d'orangers de sa Primavera; la Mortola, immense bouquet de fleurs effeuillé dans la mer.

Nous revenions donc de la Mortola. Nous avions déjà dépassé le restaurant Garibaldi et descendions vers Caravan par la Corniche, et l'ombre avec nous descendait sur la route, creusant de traits profonds le ravinement des roches, au pied des petites maisons inondées de lumière de Grimaldi, le village italien, premier berceau des princes de Monaco. Grimaldi, Monaco! toute une Italie batailleuse et chevaleresque, guerres de partisans, condottieri et pirates, rapines féodales, aventures galantes et sanglantes amours, tout un passé de métal et de soie, retentissant d'armures et bruissant de guitares, s'évoquait et chantait devant nous, figé dans la poussière et l'or du crépuscule, dans le décor épique et pourtant si sensuel des montagnes de Menton.

Des bruits de charroi traînaient sur les pentes, et, comme dans un tableau de primitif, le vieux Menton, son petit port et son môle se détachaient avec une précision de découpure sur la pâleur moirée d'une mer immobile aux luisances de miroir; et déjà, Caravan commençait. La montagne s'essaimait de villas, la route se bordait de terrasses. Des retombées de géraniums roses, des étoiles bleues de clématites allumaient des clartés dans le vert glauque des cactus et des oliviers du chemin, villas claires, souriantes et coquettes, nichées comme des tourterelles dans la verdure, aux flancs rocailleux de l'Alpille, et toutes roses dans le couchant de l'adieu du soleil.

Un long bâtiment à deux étages, aux persiennes hermétiquement closes, détonnait au milieu de toute cette gaieté. Il s'adossait à la montagne, séparé de la route par trois terrasses superposées, trois terrasses à l'italienne et toutes les trois bordées de cyprès. Ces trois rangs de hautes quenouilles de bronze, échelonnées au pied de ce logis aveugle, en aggravaient étrangement la tristesse. Le cyprès, symbole de deuil pour les peuples du Nord qui en ornent leurs cimetières, est un symbole de joie pour les races du Midi. La Provence les plante autour de ses mas, et la Riviera en fait des murailles vivantes et vertes pour protéger du vent les roses de ses jardins.

Dans sa solitude et dans son abandon, la maison aux trois terrasses et son escorte de cyprès, n'en prenaient pas moins un glacial aspect de tombe; d'étroits parterres de violettes, étalés en longueur devant chaque balustre, ajoutaient par leur grâce austère et symétrique à l'impression funèbre de ce logis mort.

Même dans la gloire du couchant, la demeure aveugle restait baignée d'ombre. On eût dit que la lumière craignait d'effleurer toutes ces tristesses et tout ce noir.