Il est des larmes dans les choses!
Et devant le décor médité et voulu de cette villa lugubre un petit frisson me courait sur la peau. Instinctivement je pressais le pas.
—Ralentissons plutôt, me chuchotait Maxence, et saluons même, si vous le voulez bien; car ici veille et se survit à elle-même une profonde et noble douleur.
—Comment! quelqu'un habite cette tombe?
—Oui, et vous l'avez deviné, car vous êtes tout pâle, mon ami. Il y a une vie murée derrière cette façade et ces persiennes closes. Une âme obscure s'y obstine dans le regret et dans le désespoir.
—Alors cette villa a une légende?
—Non, elle l'aura un jour. En ce moment c'est encore de l'histoire et peut-être une des plus navrantes que je sache. Près de douze cent mille francs de rentes dorment au fond de cette demeure; douze cent mille francs qui, à la mort de lady Faringhers, iront alimenter à travers l'Angleterre et les Indes les hôpitaux fondés par Sa Très Gracieuse Majesté en faveur de ses fidèles marins.
—Lady Faringhers! je connais ce nom.
—Parbleu! toute la Riviera le connaît ou plutôt l'a connu. Lady Faringhers, il y a vingt ans, avait la maison la plus ouverte et le salon le plus recherché de Cannes. La villa des Cyprès, que nous longeons en ce moment, n'était qu'un vide-bouteilles, une fantaisie que lord Faringhers avait eue, un but à donner à ses promenades entre Cannes et Menton. Lady Faringhers l'habite maintenant, hiver comme été. Il y a quinze ans, vous m'entendez, quinze ans que Lady Faringhers n'a quitté cette maison. Elle n'en sort jamais; on n'y reçoit personne. Jamais ces persiennes ne bougent. Nul dans le pays ne peut se vanter de les avoir vues ouvertes.