—Oui; c'est un nouveau chapitre à ajouter au précédent. Lady Faringhers ne serait pas lady Faringhers, si elle n'avait pas trouvé le moyen de contraindre au regret une autre créature, et d'enfermer ici une autre âme dans son deuil.
Le veuvage et la tristesse voulus et imposés par elle lui coûtent près de soixante mille francs par an; mais qu'importe l'argent à cette femme pétrifiée dans une idée fixe, celle d'éterniser le souvenir d'un mort.
L'existence de la jeune femme vouée à la solitude de ce jardin de palmiers, salariée du désespoir en perpétuelle surveillance sous l'œil implacable de l'autre, la mère soupçonneuse et vigilante; la vie de cette pleureuse à gages dans l'atmosphère opprimante d'une tyrannie invisible et guetteuse, qui peut s'en imaginer les affres, les angoisses et les révoltes sourdes, car la Veuve est en pleine jeunesse: trente-deux ans à peine. C'est une fille de ce pays et que doivent tourmenter l'ardeur de ce climat et la chaleur d'un beau sang; et la première des conditions de la rente servie est la chasteté absolue de la vestale. Vestale, en effet, cette jeune femme chargée d'entretenir le feu sacré du souvenir; et c'est là qu'apparaît toute l'âme despotique et tenace de la race. Une Anglaise seule pouvait concevoir la férocité froide de ce monstrueux marché, la fidélité et l'abstinence, presque la réclusion acceptées et subies par une malheureuse, une condamnée à prix d'or à regretter un mort.
—De plus en plus une Diabolique. Cette aventure-là eût fait hennir de joie Barbey d'Aurevilly.
—En effet, c'est l'atmosphère de ses contes. Mais simplifions; voilà l'histoire:
La mort de lord Herald, si mystérieusement décédé à bord du Traveller, consternait en Riviera une autre femme que sa mère. Pendant ses brefs séjours sur la Côte, le jeune homme habitait surtout Menton. Il se dérobait ainsi à la vie mondaine de Cannes et aux réceptions de la demeure, où il aurait dû sa présence. Entre tant de résidences essaimées de Saint-Raphaël au cap Martin par le caprice de lord Faringhers, le fils préférait, entre toutes, cette villa des Cyprès où tant d'ombre semble s'amasser, descendue des cimes.
Étrange pressentiment peut-être d'un être prédestiné, c'est parmi ces cyprès et le décor un peu lugubre de ces parterres d'iris et de violettes, qu'aimait à s'isoler ce jeune homme guetté par la mort. Cannes possédait la mère, Menton gardait le fils, et ces quelques lieues de golfes et de promontoires, mises entre elle et lui, étaient plus dures à supporter à lady Faringhers que les plus lointaines croisières de son adoré Herald. Et c'est là peut-être une des revanches obscures de la nature, la nature ennemie de tout accaparement et de tout empiètement d'individualité sur les êtres et les choses, que ce jaloux et tyrannique amour maternel déçu dans ses aspirations pourtant si légitimes par l'indépendance oublieuse d'un fils. La vie sportive de lord Herald à Menton, si encombrée qu'elle fût de parties de golf, de tennis et de matches en automobile, ne l'empêchait pas d'y nouer une intrigue. Cette aventure, l'atroce nouvelle télégraphiée de Corfou en anéantissait les rêves et en brisait l'ambition, en admettant toutefois que la maîtresse de lord Herald eût jamais visé le mariage.
Le fils de lady Faringhers était assez beau pour inspirer même aux plus hautaines une folle passion. Si à ce physique triomphant vous ajoutez le prestige des millions, vous conviendrez facilement que le jeune lord anglais devait trouver peu de cruelles; les cœurs sont bien prêts à se rendre, quand l'assaillant marche dans la triple auréole de la fortune, de la jeunesse et de la beauté. Lord Herald était un des plus beaux partis de l'Angleterre, et, dans les salons de Cannes comme dans les grands hôtels de Monte-Carlo, il n'y avait pas un cœur de mère qui ne battît en songeant à lui. Ce millionnaire anglais troublait les mères comme les filles.