En fait de maîtresse, le jeune homme avait fait à Menton un excellent choix; aucune étrangère ne l'avait fixé. Ce n'était ni une de ces Anglaises phtisiques qui, accablées de millions et de tares héréditaires, promènent de Cannes à San-Remo des langueurs apprises aux Ufizzi de Florence, et, moulées dans des tea gones à la Botticelli, viennent mourir en beauté sous le ciel provençal. Ce n'était pas non plus une de ces jeunes Yankees qui, riches d'un sang jeune et des récents milliards des trusts paternels, s'enfièvrent de polo, de boston et de cake-walk, assaisonnés de flirts hardis avec la jeunesse musclée des grands hôtels. Ce n'était pas davantage une de ces Slaves assoiffées d'inconnu et de sensations rares: princesse nihiliste ou baronne théosophe, qui conquièrent à la bonne cause les sous-lieutenants d'artillerie alpine entre une sonate de Chopin et un sandwich au caviar. Herald était beaucoup trop averti par la vie pour donner dans les embûches des belles joueuses de Monte-Carlo, ces enjôleuses et captivantes créatures, qui, le corsage en offrande et les yeux prometteurs, enchantent de leurs attitudes le spleen congestionné des pontes échoués sur la Riviera. De dix-huit à vingt ans, le jeune lord s'était pris, lui aussi, à l'appeau de leurs chairs veloutées par la douche et le fard; mais le bon sens saxon l'avait vite édifié sur la cote et le taux de leurs caresses. Il savait où ces demoiselles trouvent la dorure de leurs cheveux et dans quelle eau grasse elles pêchent leurs perles. Lord Herald était trop le fils de sa mère pour s'attarder longtemps dans la glu des amours factices et, en homme pratique, il avait pris comme maîtresse la fille d'un horticulteur de Menton. Isabelle Verani était peut-être la plus jolie fille du pays. De race évidemment sicilienne, elle en avait à la fois la langueur sarrasine et la pureté grecque. C'étaient, dans un visage étroit au teint mat, les lèvres ciselées, le nez frémissant, les narines vibrantes, le menton modelé comme sous un coup de pouce volontaire, ce type, on dirait primordial, qu'on trouve aux statuettes d'Egine, tête de rêve et de précision, auquel le parallélisme de la bouche et des yeux donne un étrange caractère de divinité.
Une eau verdâtre, l'eau d'un bassin de bronze, dormait dans les prunelles de ses yeux. Cette dolente émeraude bleuissait doucement dans l'ombre et se pailletait d'or au soleil. La jeune fille était silencieuse et grave, et, un soir, au tournant d'un chemin, un helléniste allemand saisi de la ressemblance avait dit en la voyant: «Cléopâtre!»
Je hais le mouvement qui déplace les lignes.
Et jamais je ne pleure, et jamais je ne ris.
Le père de cette enivrante créature employait à l'année quinze à vingt tâcherons jardiniers à une exploitation de narcisses, de giroflées, de roses et d'œillets. Cette culture faisait vivre toute la famille Verani. Grandie au milieu des fleurs, Isabelle en avait le charme éclatant et muet. Elle avait à peine dix-sept ans, quand lord Herald la connut; l'Anglais la désira et la voulut de suite. Ce type qu'il avait vainement cherché pendant des années sur toutes les côtes de la Méditerranée, il le découvrait dans un petit port de la Riviera.
Elevée sévèrement et gardée de près par trois frères, pendant six mois la jeune fille se refusa; elle aimait pourtant ce bel Anglo-Saxon et ses audaces de pirate. Puis la fortune du soupirant finit par éblouir la famille. Je ne peux pas dire que les siens la poussèrent à la faute, mais du moins, fermèrent-ils les yeux. La sauvagerie des Verani mâles s'adoucit au frottement des millions des Faringhers. Tout Menton s'intéressa à l'idylle des deux jeunes gens; la colonie étrangère fut elle-même indulgente:
—Ils sont si beaux! gloussaient en roulant un œil automatique les vieilles ladies allumées de porto.
Et l'on ignora presque le scandale, quand Isabelle Verani quitta la maison paternelle pour aller s'installer avec son amant à la villa des Cyprès.
Si épris que fût lord Herald, il était trop Anglais pour s'embarrasser d'une femme à bord. Tous les ans, fin mai, il quittait sa maîtresse et la retrouvait au retour. La Mentonnaise l'attendait, éprise et fidèle, telle une Grecque au gynécée attendait autrefois l'Argonaute voyageur.
C'est cette idylle que venait briser la mort de Herald. C'est un télégramme de Cannes qui annonçait la nouvelle à la jeune femme; la mère, au courant de la liaison de son fils, croyait devoir cette prévenance à la femme qu'il avait aimée. Mais presque en même temps une lettre de l'intendant de lady Faringhers priait la misérable enfant (Isabelle venait d'avoir vingt ans) d'avoir à quitter la villa des Cyprès et de vouloir bien attendre Milady à l'hôtel Manchester, où elle serait défrayée de tous ses frais; et la lettre priait aussi la jeune femme d'avertir son père et ses frères et de leur demander d'assister à l'entrevue qui lui serait fixée par lettre au même hôtel. L'entrevue eut lieu trois jours avant l'arrivée du Traveller à Cannes.