—Des aberrations plutôt!

—Cela, je vous l'accorde. Il y a un mois encore, elle était entretenue comme une fille d'Opéra. Elle avait son petit hôtel, un hôtel de Lilliput construit sur mesure, à sa taille, une petite servante à ses ordres, la plus petite qu'on ait pu trouver dans le pays, un petit mobilier de poupée commandé chez Massini, un petit attelage, victoria et coupé, traîné par des chiens, ses petites écuries particulières et sa petite remise, le tout installé et bâti dans le parc d'une des plus belles villas de San-Remo.

—Que me dites-vous là?

—Rien que la vérité. Elle était alors la poupée favorite, le hochet quotidien de Bartholomeo Guiçardi, le vieux banquier de Palerme.

—Non!

—Comme je vous le dis. Par quelle disgrâce la princesse Zénobie est-elle tombée dans ce beuglant de garnison, et par quel concours de circonstances retrouvons-nous la naine aimée du vieux banquier aussi cruellement déchue? C'est toute une histoire, dont je ne sais que des bribes, mais qui établit une fois de plus l'égoïste férocité des vieillards. Vous connaissez Marcus, le chanteur de la Scala, que ses dernières créations ont tant mis en vedette: la Ronde des Pantes, Si tu veux, ma Nine, et le Printemps s'en va!

—Parfaitement, Marcus, l'heureux rival de Mayol.

—Il était, il y a trois mois, à Nice, à la «Jetée Promenade». Un jour, parmi son courrier il trouvait une lettre de San Remo. L'intendant de Bartolomeo Guiçardi lui proposait et lui assurait un cachet de deux cent cinquante francs par soirée, pour chanter durant une semaine à la villa du banquier. La bagatelle de deux mille francs pour amuser, huit jours durant, des joyeusetés de son répertoire l'ennui du vieillard. Bartolomeo Guiçardi et ses fantaisies de millionnaire sont célèbres dans le monde du café-concert et du music-hall. Marcus acceptait. Il était en plus indemnisé de ses frais de déplacement et de séjour. Le soir même de son arrivée à San Remo, une voiture venait le prendre à son hôtel et le conduisait à la villa des Palombes. Deux valets poudrés le cueillaient à la portière et, à travers de vastes couloirs de marbre, l'emmenaient dans un immense salon éclairé à giorno. Marcus y trouvait toute une troupe de music-hall déjà réunie: un duetto italien de gommeux excentriques, l'homme et la femme; un homme-serpent, une chanteuse tyrolienne, un quadrille nègre et un jongleur indou.

Tous et toutes revêtus de leurs costumes attendaient, sagement assis sur un rang de chaises, le bon plaisir du maître des céans. Un grand rideau de satin cerise coupait le salon en deux, les laquais invitaient Marcus à s'asseoir et, un orchestre invisible ayant attaqué une valse, le rideau s'ouvrait. Et Marcus effaré avait un mouvement de recul.