Non, merci, je la trouve un peu trop blonde.

Alors laissez-moi vous présenter à Lady Sandrigham. Trois maris véridiques, celle-là, les deux derniers enterrés dans son merveilleux jardin d'Antibes. Elle donne des fêtes superbes, c'est un des clous de la Riviera. Vous admirerez les mausolées des conjoints; le comte Zicco s'est suicidé, lord Sandrigham est mort d'une chute de cheval, c'est une femme à accidents. Elle a marié ses filles selon son cœur (ce sont des ennemis qui l'affirment) et ses gendres vivent à demeure chez elle tous les hivers; c'est la maison la plus hospitalière de la côte, et quelles serres d'orchidées! Elles coûtent bon an mal an près de quarante mille francs d'entretien; il faut absolument aller chez Lady Sandrigham.

Nous irons donc, mais remettons la présentation, je ne me sens pas en forme aujourd'hui. Et ce vieux beau, campé comme un cavalier d'Antonio le More, tudieu! Il ne lui manque que la cape et la fraise, et quel regard. Un vrai portrait des Ufizzi. Un prince italien pour le moins?

—Pis, Sicilien. A éviter. Sans fortune, vit d'expédients, est l'homme de toutes les combinaziones et dangereux comme l'aqua-tofana, est soupçonné d'avoir un peu hâté la fin de la vieille comtesse Meningen, une ancienne dame d'honneur de la Cour d'Autriche, qui raffolait du prince Grégorino. Il l'avait emmenée en Sicile pour l'épouser dans la chapelle Palatine, elle n'est jamais revenue de Palerme.

—Et il vit, ce beau prince Ruffiano?

—D'une vieille danseuse, la Merutti de la Scala de Milan, une épave de Nice, qui le tient par les petits plats italiens qu'elle lui confectionne dans son troisième de la rue d'Amérique, là-bas dans le quartier de la Gare; mais il la bat comme plâtre, la povera, et la trompe avec toutes les souillons des brasseries voisines; d'ailleurs spirituel comme Goldoni lui-même et plein d'anecdotes, un charmeur...

—Nous l'éviterons donc. Et ce jeune homme là-bas, appuyé en cariatide au chambranle de la cheminée, l'air d'une élégie et d'un mal blanc avec ses yeux liquoreux et sa pâleur bouffie?

—Jacopo Amforti, un poète corse, fumeur d'opium pour la galerie, vit en concubinage avec une coiffeuse, professe le dédain de l'argent, des plaisirs et des femmes et se fait nourrir dans les bars: il dirige un petit journal. Condamné deux fois pour diffamation.

—Et vous le recevez?