—Il faut bien, il nous traînerait dans la boue. Nous lui faisons faire par an deux conférences à cinq louis et lui prenons dix abonnements, coût quinze louis. Et l'on dort tranquille.
—Tout un an.
Dans le salon, d'autres femmes évoluaient et d'autres hommes aussi, redingotes et jaquettes du côté mâle, longues pelisses de zibelines ou lourds manteaux bossués de broderies pour le beau sexe. La glace sans tain d'une grande baie vitrée encadrait les groupes d'un mouvant et réel décor: un enchevêtrement de palmiers, de roseaux d'Espagne et de glauques agaves, dominés par les cimes tournoyantes de hauts cyprès secoués par le mistral; car le mistral faisait rage pendant cette matinée offerte aux hiverneurs de la Riviera dans cette ville de la Pointe Saint-Jean; et sur un ciel froid de bourrasque, se rebroussait, luisante et convulsée, la verdure en émoi d'une forêt d'oliviers.
Oh! ce moutonnement blêmissant et bleuâtre de trois hectares de vergers siciliens! Leurs frissons argentés descendaient en lueurs courtes jusqu'au bleu de la mer. En face, le rocher l'Eze, la cime de la Turbie avançaient leurs éperons dans la turquoise liquide des golfes, et jusqu'à la pointe de l'Italie, délicieusement atténuée et lumineuse, c'était, surplombée par la crête énorme du Carnier, une courbe héroïque de caps et de promontoires. Au fond de la baie, le rivage de Beaulieu s'émaillait de villas.
—Pourquoi me gâtez-vous ce paysage, disais-je au fils de la maison, vous m'attristez avec vos racontars. Avouez-moi que vous vous êtes payé ma tête, d'ailleurs comment ces gens-là seraient-ils chez vous? Votre père ne supporterait pas toutes ces tares.—Des tares! mais cela n'a aucune importance ici, et puis il est très possible que ce soit des calomnies. La médisance est dans l'air du pays, il y a une poussée de sève et une générosité du sol qui font fleurir les aventures dans le passé des gens, comme, les anémones aux talus et aux noms roturiers des titres de noblesse. La marquise de Penafiore est peut-être une très honnête femme, lady Sandrigham n'a sans doute jamais assassiné aucun mari et il est plus que probable que le grand-père de Dombrokine n'a jamais dévalisé personne; mais cela fait plaisir à tout le monde de rapporter et de colporter ces petites histoires, cela amuse qui les écoute et on a l'air bien informé. Du reste, cela n'empêche personne de les recevoir, au contraire. Cela ajoute au prestige des gens: un passé criminel est une telle auréole. La Riviera est le pays des légendes; jamais mauvaise réputation n'y a nui à personne. On y est curieux de scandales et avide de nouveautés; une presse spéciale y vit aux frais des imbéciles et l'audace y tient lieu de solvabilité et d'orthographe. Les diffamations y ont si peu d'importance, que les tribunaux mêmes ne poursuivent pas. Ce sont propos de bals masqués; et pour cause, car s'il fut jamais société extravagante et drôlatique à faire pouffer même un mort avancé, c'est bien celle que l'on rencontre ici, de Saint-Raphaël à Menton, en comptant Antibes et le Cap Martin.
Toutes les folles et tous les fous de la terre, tous les déséquilibrés et tous les hystériques se donnent ici rendez-vous, oui, tous en vérité. Il en vient de Russie, il en vient d'Amérique, il en vient du Thibet et de l'Afrique australe; et quel choix de princes et de princesses, de marquises et de ducs, les vrais et les faux, les plus solidement rivés dans l'opinion publique comme les plus notablement compromis! Et que de Majestés, les régnantes et les déchues, les celles en exil, les déposées et celles à la veille de l'être! les rois sans liste civile et les ex-reines encombrées de budgets, les vrais budgets, ceux des économies du règne. Et que sais-je encore! toutes les unions morganatiques, toutes les anciennes maîtresses d'empereurs, tout le stock des ex-favorites! Et des croupiers épousés par de millionnaires Yankees, et des tziganes enlevés par des princesses, et des ex-marmitons devenus secrétaires de princes, et des pianistes déconcertants pour tous les concerts intimes, Liszt, Franck et Chopin toutes les phtisies roucoulantes de Schumann, des artilleurs aimés par de grandes tendresses, des cochers pour baronnes moscovites et des Alpins pour boyards nihilistes, théosophistes et voyageurs; et là-dessus quel inénarrable lot de vieilles dames! les vieilles dames!!! Et Vanonges scandait les mots: les vieilles dames!
La Riviera est leur patrie imméritée; nulle part vous ne rencontrerez pareille collection de jeunes centenaires et d'autruches pavoisées. Certains matins soleilleux de la Promenade des Anglais valent les fresques d'Orcagna au Campo Santo de Pise. Pas besoin d'aller en Italie, vous avez ici le même ciel et les mêmes ostéologies récrépites à neuf, retapées et fardées. Le climat les prolonge, mais notre œil en souffre. Et certains soirs, à l'Opéra de Nice donc, il y a des entr'actes où la salle apparaît macabre avec tous ces siècles dans les loges entassés. C'est à croire qu'on ne ferme pas les cimetières, la nuit, et que les macchabées s'en échappent; et le maquillage de ces belles ancestrales! Il y en a de si blêmes sous leurs bouclettes blondes qu'on les croirait poudrées avec de la râclure d'ossements; mais leurs modes sont si charmantes et leurs diamants d'une eau si pure qu'il faut bien leur pardonner. Toutes, du reste, sont nobles: baronnes, vicomtesses, comtesses et marquises. Voyez ici chez mon père, sauf Amforti et vous, nous sommes tous titrés. O Riviera, Riviera, bleu paradis des rastaquouères et des déséquilibrés, les faux nez y fleurissent encore plus que le mimosa, les faux nez et les faux noms et les faux titres. Cela nous vient en traversant le Var, ce Rubicon des Alpes-Maritimes.
A part cela, le pays est divin; il le serait peut-être moins sans cela. C'est l'ombre nécessaire au tableau, bien petites ombres dans l'étincellement de lumière et les immenses nappes de ciel de ce prestigieux climat. Attendez seulement un mois, quand les amandiers seront en fleurs et que le bleu du large s'éclaboussera de floconnements roses qui seront autant de branches de pruniers et de pêchers; c'est alors que vous sentirez monter des golfes et des promontoires la poésie virgilienne de nos vergers d'oliviers. Avril sur la Riviera! Ah! la silhouette violâtre du rocher d'Ezet et du Carnier, les arabesques d'or de l'Estérel dans le couchant, là-bas, à l'extrémité de la baie des Anges, la nostalgie des voiles latines tachant de rouille l'horizon, et sur le bloc des môles cette eurythmie antique: les pieds nus des pêcheurs! C'est alors que vous les retrouverez à tous les tournants de route, les coins d'Italie, de Sicile et d'idylles dont nous portons en nous le rêve ou le souvenir. Avril, quand les affreux Cooks du carnaval ont disparu, emportés par les derniers trains de plaisir et que les Altesses sont signalées. Avril, quand Édouard VII à Cannes et Léopold à Beaulieu déchaînent à toute vitesse, le long de la Corniche, toutes les courses à l'abîme des grands automobiles.
Martingales et poudres de riz, soda-water et relents de pétrole, cake-walks, gigues et tarentelles, tableaux vivants et premières de Gunsbourg, comptes rendus du Petit Niçois, de l'Éclaireur et du Monde Élégant, annonçant vingt-cinq matinées par jour et, le soir, les cinquante débuts de cinquante chanteuses mondaines toutes étrangères, de Boston, de Milan, de Varsovie ou de Berlin; réceptions annoncées, clamées et réclamées de toutes les noblesses d'hier, d'aujourd'hui et de demain; soirées privées et bals d'hôtels, prose enchantée du Nice littéraire et du Petit Monégasque célébrant l'arrivée du trust de charbon, du roi du cuivre et de l'empereur du bœuf salé, iris noirs de Suze, iris verts de Menton, œillets du Var et violettes de Parme, c'est alors que toute la Riviera flamboie, rutile, grouille et poudroie dans de la clarté, dans du vacarme, dans des parfums et du mistral.
O les grandes orgues du vent dans les sapins du cap d'Antibes et les élégies de Mme de Montgommery à travers les chines verts du cap Martin!