D'ailleurs absolument seule dans cette loge et s'y détachant si vaporeuse sur le rouge assourdi des tentures, si macabre aussi par le bleuissement du boa et le faisandage des chairs, si artistement et prestigieusement spectrale, que nous nous taisions tous dans l'émotion que l'on a devant un chef-d'œuvre.

—En effet, admirable! Quelle illustration pour le roman de d'Aurevilly! Ce qui ne meurt pas.

—Oui, car c'est mieux qu'une nature morte, c'est la Mort qui se prolonge dans la Vie.

—Et non la Vie qui s'attarde dans la Mort. Tu viens de dire, sans t'en douter, Hector, une vérité profonde. Si tu connaissais la vie de cette femme, tu verrais quel prodigieux symbole elle résume dans cette jeunesse immobile et figée. Regarde bien cette fragilité, cette maigreur de phtisique guettée par les courants d'air et par les mauvaises fièvres, et cette pâleur déjà estompée par l'ombre de la Mort!... Eh bien! cette agonie vivante à la résistance et la solidité d'une tige de fer. Cette moribonde a une telle intensité, un tel désir de vivre qu'elle a enterré tous les siens. Père, mère, frères et sœurs et jusqu'à deux maris, cette apparente faiblesse a usé et limé toutes ces existences. Tous ont passé leur vie à trembler pour la sienne.

Sa santé délicate, sa minceur diaphane, tout, jusqu'à sa frêle poitrine secouée chaque hiver d'une opiniâtre toux, les ont, d'années en années, consumés d'inquiétude, exténués d'alarmes. Ils ont toujours craint de la perdre et, dans l'hypnose de ces grands yeux hallucinants de fièvre, ils ont vécu dans l'angoisse et la transe jusqu'à en mourir; car, vous le savez tous aussi bien que moi, il n'y a que les gens bien portants qui trébuchent dans le gouffre. Les vrais malades ne meurent pas: ils se soignent.

Jusqu'à quarante ans, elle a fait le désespoir de toute une famille intéressée à une beauté qui lui assurait fortune et situation, car cette beauté pastellisée a été adorablement jolie.

Née pauvre, elle fut successivement poussée par les siens dans de riches alcôves, officines de bien-être et de luxe pour des ribambelles de frères, de sœurs, de neveux et de petits-cousins. Le mariage, d'ailleurs, légitima toujours l'équivoque de ces opérations familiales. Mme de Nevermeuse fut une courtisane légale. L'étude de notaire et la sacristie furent invariablement le vestibule de ses chambres d'amour.

Ses deux maris morts et les huit millions réalisés, cette fragilité flottante au-dessus de deux veuvages vit se modifier et changer tout d'un coup les sentiments de son entourage. C'est le triste apanage de l'argent: il corrompt tout. On avait craint de la perdre, on désira la voir mourir.

Mme de Nevermeuse, hier encore parente enrichissable, était devenue testamentaire.

Jusque-là elle avait eu des frères, des sœurs et des neveux: elle n'eut plus que des héritiers. Elle devint la tante Nevermeuse, mais une tante décidée à faire longtemps attendre sa succession. Elle fit mieux.