Elle quitta Paris et, prudente, entreprit de grands voyages. Elle mit des centaines et des centaines de lieues entre elle et les indigestions, suite inévitable des grands dîners de famille, et les accidents de voitures et d'autos des promenades concertées et des parties de campagne. Elle devint nomade; des dames de compagnie embellirent sa vie. Elle se refusa toujours au dévouement des cousines pauvres et des neveux fervents, mais très manégée, en femme avertie par l'expérience, elle se garda bien de rompre avec ses plus lointains arrière-petits-cousins; ceux-là seuls pouvaient la défendre contre ses parents plus proches. Dans les familles unies on a toujours la tentation d'enfermer en d'admirables maisons de santé, pour les contraindre à se soigner enfin! les vieilles parentes fortunées, imprudentes et délicates. Mme de Nevermeuse connaissait les siens. De Séville, où elle s'attardait au printemps, et de Venise, où elle passait l'automne, elle ne cessa d'entretenir avec tous une adroite correspondance. Elle y dosait de savantes promesses de testament.
Et, nuancées d'espérances, des lettres intermittentes entretenaient tous ses alliés dans la haine des uns des autres et la tendresse intéressée de cette bonne tante de Nevermeuse. Tous séparés d'elle par des détroits, des chaînes de montagnes et des mers, cuisaient doucement à distance dans l'illusoire attente des millions à venir, des millions à toucher et qu'ils ne toucheraient jamais, car, écoutez bien ceci, Mme de Nevermeuse a tout placé en viager.
Moins pour s'assurer une vieillesse luxueuse en doublant ses rentes que pour éviter de fâcheuses dissensions autour de son cercueil, propriétés et valeurs, elle a tout réalisé, tout vendu à fonds perdu et, son revenu ainsi triplé lui permettant d'être très généreuse et d'envoyer de temps à autre le sensationnel cadeau à qui de droit, était-elle au moins sûre des larmes de regrets. Ah! elle serait pleurée quand elle quitterait ce monde!
On dirait que le hasard a le respect de ceux qui n'ont plus à redouter ses coups.
Vieille, immensément riche, le cœur sec et momifié dans son effrayant égoïsme, telle une conserve inaltérable, elle a vu s'éteindre un à un autour d'elle tous les parents, les proches comme les éloignés, qu'elle espérait frustrer de ses millions. Une invisible machine pneumatique a fait le vide autour d'elle.
Comme indurée dans son effarante solitude, elle leur survit à tous. Elle est celle qui ne meurt pas.
Consciente des convoitises qu'elle allumait, elle les a tous vus partir sans une larme. C'est une joie féroce chez certains vieillards de constater la mort des autres autour de leur verte sénilité. Mme de Nevermeuse est de cette race-là. Heureuse d'être sans enfants, heureuse d'être sans famille, elle a pris plaisir à compter les coups qui décimaient les siens, et croyez que, la nuit, après l'opéra ou l'opérette où elle va tous les soirs, ce lui est une joie en se mettant au lit de songer que sa mort n'enrichira personne et qu'elle, la septuagénaire endurcie, elle est seule, seule échappée à l'hécatombe et qu'elle a enterré les siens.
Elle n'a pas oublié que sa jeunesse sacrifiée a longtemps fait vivre et longtemps entretenu tous ces morts. C'est sur sa beauté, exploitée et poussée dans de riches alcôves conjugales, que tous ces disparus avaient étayé leur fortune, et c'est la rancune, depuis près de soixante ans amassée en elle-même, qui lui met aux lèvres ce sourire immuable.
Sourire de poupée, mais de poupée macabre figée dans une triomphante survie d'au-delà!
Mme de Nevermeuse n'a jamais aimé personne. Instrument docile entre les mains d'une famille cupide, elle a usé deux maris pour en recueillir successivement les millions, puis, veuve, elle a usé dans l'angoisse et l'attente vaine tous les héritiers intéressés à la voir mourir; et c'est ce cœur sans secousse qui lui a fait ce front sans ride..., car dans sa maigreur transparente et le faisandage de ses fards, cette ancestrale poupée est encore jolie, d'une joliesse de morte embaumée et d'automate de grand sculpteur!