Et c'est la sécheresse admirable de cette nature sans sensualité et sans cœur qui la fait si délicieusement vaporeuse, impérieuse et planante.
Mme de Nevermeuse surnage, délicate, hautaine et floue, tel un pastel au-dessus de soixante ans de décès et de deuil.»
L'orchestre entamait le prélude du troisième acte; de Bergues regagnait le fond de loge et du même coup nos trois lorgnettes abandonnaient le pastel vivant et l'énorme boa de plumes bleues qu'elles fixaient.
Nous écoutions de nouveau Siegfried.
[II]
LE MASQUE DE BEAUTÉ
Mme de Nevermeuse, née Alice Mantelot, en premières noces lady Asthiner, était la quatrième fille d'un vague homme de lettres que ni le théâtre ni le journalisme n'avaient fait riche. Six petits Mantelot, quatre filles et deux garçons, pullulaient dans le petit appartement, dont il fallait déménager tous les dix-huit mois parce que devenu trop petit. Mme Mantelot donnait tous les ans à son mari un nouvel héritier, et, à chaque déménagement, la famille Mantelot montait d'un étage. Et Mme Mantelot mère, aujourd'hui boursouflée de lymphe et déformée par ses maternités généreuses, se lamentait le long des jours: le budget du ménage se grevait d'heure en heure, et, seul, le prix de la copie du père Mantelot ne montait pas. Elle baissait même, la copie du pauvre homme; elle baissait comme son talent, qui n'avait jamais été supérieur et qui diminuait de jour en jour, usé et étouffé par les tracas d'argent, les criailleries de Mme Mantelot et les récriminations de ces demoiselles.