On ne songeait qu'à la robe dans l'intérieur Mantelot, la robe qui, en mettant en valeur la taille de ces demoiselles, leur ferait pêcher le mari bien renté qui remettrait à flot toute la famille. C'était, de l'aube au soir, des discussions sans fin sur la coupe d'un manteau, la forme d'une manche, le retroussis d'une paille, le nœud d'une bride et le mouvement d'une plume; et ce pauvre M. Mantelot ne pouvait pénétrer dans le petit réduit, qu'on lui avait assigné comme cabinet de travail, sans déranger des patrons et des journaux de mode empilés sur sa table, et, au hasard des sièges, des pièces d'étoffes, coupons, échantillons, et des lingeries et des cartons posés dans tous les coins.
Des occasions! Ces dames avaient toujours trouvé des occasions. Des magasins de nouveautés, où elles passaient leurs journées, elles rapportaient toujours des soldes acquis à des prix invraisemblables, et ces bons marchés-là obéraient d'autant le budget. C'était l'ordinaire du pauvre homme qui en souffrait, sa garde-robe aussi, car depuis plus de trois ans qu'il traînait le même pantalon et la même redingote, ces demoiselles, elles, moulées dans des étoffes si minces qu'on les aurait cru vêtues de papier, promenaient hiver comme été d'extravagants attifages.
Sveltes à souhait, l'estomac déjà délabré par des nourritures étranges et économiques, et condamnant leur pauvre père à des menus de dinettes, elles couraient les matinées, les spectacles gratuits, les bals d'hôtel avec une frénésie digne d'un meilleur sort, menées dans cette tourbillonnante rotation de toupies par l'ardeur inlassable de Mme Mantelot.
Et les demoiselles Mantelot ne se mariaient pas.
Tel était l'état d'âme de ces demoiselles et telle était la situation du ménage, quand la famille Mantelot, changeant d'appartement pour la huitième fois, venait s'installer dans un cinquième au fond de la cour de la rue Pigalle. Les Mantelot quittaient la rue d'Assas. Au dire de Madame, le Luxembourg ne valait rien pour le mariage: on n'y croisait que des étudiants en mal d'aventures ou des rapins pauvres comme Job. Le Parc Monceau et les Champs-Élysées étaient bien plus fertiles en heureuses rencontres: c'était le quartier des millionnaires et des sportsmen, et M. Mantelot, toujours débonnaire, avait accédé au désir de Mme Mantelot.
Le pauvre mobilier des Mantelot et les cartons à chapeau de ces demoiselles prenaient donc le chemin de Montmartre; une moyenne voiture de déménagement y suffit.
Alice Mantelot allait sur ses dix-neuf ans; c'était la plus jolie des quatre Mantelot, c'était la plus jeune aussi, et Mme Mantelot fondait de grandes espérances sur le physique de sa cadette: «Si celle-là n'épouse pas un prince, c'est que les hommes sont devenus aveugles et qu'il n'y a plus de justice sous la calotte du ciel!» Mme Mantelot avait la fâcheuse habitude d'exprimer ses opinions dans des tours de phrases empruntés à sa concierge. Alice Mantelot était d'une coquetterie et d'une futilité de poupée, encouragée en cela par l'exemple de sa bonne mère.
Ces dames Mantelot adoraient donc les plaisirs gratuits et les occasions de se faire voir; elles n'étaient pas depuis quinze jours dans le quartier qu'on les incitait vivement à aller visiter la chapelle ardente de sir William Asthiner. C'était la curiosité du huitième. On n'avait qu'à se faire inscrire chez le concierge de l'hôtel Asthiner, rue de Berlin, et on se présentait le lendemain dans la matinée, de onze heures à midi, ou dans la journée du dimanche. Tout Paris avait déjà défilé devant le catafalque de lady Asthiner; la chambre ardente et ses quotidiennes folies d'illuminations et de fleurs étaient même notées dans certains guides pour l'étranger, et il n'était pas rare de rencontrer là des trôlées de touristes pilotés par quelques pisteurs d'hôtel.
Ce lord William Asthiner était un vieil Anglais maniaque et millionnaire—oh! combien de fois millionnaire!—qui n'avait jamais pu se résigner à la perte de sa femme. Lady Georgina Asthiner, avait été, paraît-il, une des plus jolies femmes du Royaume-Uni. D'origine irlandaise et sans fortune, elle avait été épousée, toute jeune fille, par lord Asthiner, déjà vieux et d'autant plus affolé de tant de beauté et de fraîcheur.
De larges yeux de violette dans la pâleur éblouissante d'un visage mat et charnu comme un pétale de camélia, la mobilité passionnée de deux narines vibrantes et délicates, et, sous de lourds bandeaux d'un blond fluide, la bouche la plus puérile dans la stupeur un peu figée des lèvres qui s'écartent. Du reste, lord Asthiner l'avait épousée malgré sa famille, son entourage et tous. Son bonheur avait duré dix ans. Dix ans il avait promené, l'hiver, cette radieuse jeune femme de capitale en capitale, et l'été, de villes d'eaux en villes d'eaux, pour l'installer, l'automne, dans quelques-uns de ses châteaux de Galles ou d'Ecosse, à l'inévitable moment des chasses.