Une femme nous croisait.
Engoncée dans un long manteau de drap mastic, la face reculée dans l'ombre d'une énorme capote ennuagée de tulle mauve, elle marchait, lente et légère à la fois, d'un pas glissant d'apparition, et c'en était une; car la somptuosité de sa mise, la tache claire allumée dans l'ombre par les nuances infiniment douces, qui la vêtaient, en faisaient dans cette foule anonyme et modeste un être d'une autre race et une rencontre d'exception. Un coupé attelé de deux chevaux la suivait au pas, un valet de pied marchait derrière elle, prêt à lui servir de garde du corps; car flâneurs et passants se retournaient sur l'étrange promeneuse. Le maquillage éclatant du visage, la coupe inusitée trop élégante des vêtements, tout cela faisait émoi dans le public accoutumé des quais à la tombée du jour.
La bizarre rencontre! Elle semblait d'un autre temps et d'un autre monde. Indifférente, elle allait, suivant les parapets, d'un pas un peu automatique, mais savamment alenti, merveilleusement rythmé; et ce pas, elle le ralentissait parfois pour mieux regarder l'eau couler.
De Bergues s'était aussi retourné sur la promeneuse. Il étouffait presque un cri:
—La comtesse de Mératry! c'est à n'y pas croire... C'est l'histoire que je vous voulais conter, mon histoire même qui marche... Ah! les affinités électives, le jeu compliqué des fluides et des atomes crochus... Voilà qui établirait avec preuves à l'appui les théories de Gœthe... C'est à cette femme que je songeais, et la voici qui surgit devant nous, oui, devant nous, comme évoquée, voulue par ma pensée secrète...; et la comtesse de Mératry devrait être à Menton! La comtesse à Paris!—et comme se parlant à lui-même,—les Zélusko ont donc quitté la Riviera?
—Quand tu auras fini ton monologue! interrompait Surville.
—Ah! pardon, cher ami...
La jeune femme était remontée en voiture, l'apparition s'était évanouie. Alors, de Bergues:
—Vous avez tous remarqué, comme moi, l'étrange silhouette de cette femme, le faste démodé et daté de sa mise, cette minceur, cette souplesse exagérée de taille et cette allure à la Constantin Guys? L'atmosphère inquiétante émanée de cette inconnue a une explication terrible.
La comtesse de Mératry porte la défroque d'une morte: le luxe des soies, des velours et des moires qu'elle traîne sur ses pas est emprunté au vestiaire d'une parente depuis longtemps défunte; pis, il est cueilli dans l'ombre d'un caveau funéraire. Ce sont les parures de tombeau.