—Tu dis?
—Voilà déjà dix ans que la comtesse de Mératry s'habille et se fournit dans la garde-robe de Véra Zelusko.
—Qu'est-ce que vous nous chantez là, de Bergues?
—L'exacte vérité, pas plus. Vous vous souvenez tous de Véra Zelusko, cette jolie petite Russe nihiliste et quelque peu millionnaire, venue avec tous les siens, père, mère et toute la smala des oncles et des tantes et des cousines aussi, il y a quelque vingt ans, à la conquête de Paris? Véra Zelusko ne doutait de rien, elle voulait faire du théâtre. La gloire de Sarah et les lauriers de Féghine l'attiraient. La petite Tartare avait rêvé d'éblouir et de dominer le monde.
Les Zelusko étaient de gros marchands de Moscou, immensément riches et surtout inopinément enrichis dans le trafic des fourrures. Ils adoraient d'une adoration exaltée et sauvage leur petite Véra, fille et fleur unique éclose un peu tard dans leur vie de parvenus. C'est de sa naissance que dataient leurs plus gros bénéfices. Ces Zelusko étaient des Asiatiques: la dévotion de leur tendresse pour Véra tenait du fétichisme; ils la vénéraient à la façon d'un icone...; et cette effrénée latrie, toute la famille la partageait avec eux. Aussi, quand Véra Zelusko, dont la petite âme artiste et vibrante étouffait d'ennui dans ce morne Moscou, déclara qu'elle voulait vivre à Paris, père et mère d'accéder à ce nouveau caprice, et toute la famille d'obéir, Véra le voulait... Le père Zelusko liquidait sa maison, et tous les Zelusko du monde, y compris les sœurs de Madame, suivirent la future étoile à Paris.
Nul d'entre tous ces braves gens ne mettait en doute que Véra ne conquît la ville et tout l'univers: elle était si jolie, si intelligente, si fine, si géniale surtout; et le fait est que cette petite Tartare était délicieuse. De larges yeux d'agate riaient sous des cheveux mordorés fous et flous, et je vois encore la clarté de ces inoubliables prunelles grises dans une face expressive au teint chaud, presque bis.
Et ce fut la luxueuse installation dans l'hôtel de l'avenue du Bois. Nous y avons tous été reçus à notre heure: les Narismof l'habitent aujourd'hui. Il y défila tout Paris, Paris artiste, Paris littéraire, Paris académique, un peu de Paris politique un moment, mais Paris-cabot surtout. Les Zelusko donnaient des fêtes, recevaient à table ouverte, préparant, arrosant la gloire certaine de leur grande tragédienne. De ces fêtes Véra était l'âme et la joie; elle y récitait d'une voix pénétrée, pénétrante, en s'étreignant des deux mains la poitrine, du Samain, du Baudelaire et jusqu'à du Verlaine, au grand scandale de l'Institut et de la Comédie convoqués et ahuris... Cela se passait il y a quelque vingt ans. Nous nous sommes apprivoisés depuis.
Le matin, un coupé conduisait la jeune élève à ses cours du Conservatoire. Sa cousine Sonia Barisnine, aujourd'hui comtesse de Mératry, celle-là même que nous venons de rencontrer, l'accompagnait...; et la fête, fête qui fut aussi une curée de toutes les convoitises et de tous les appétits, la fête durait jusqu'à la mort du père et alors la débâcle commençait.
Les millions avaient été largement entamés. Paris a les dents longues, surtout le Paris des réclames offertes, des tapeurs titrés, des grands parasites et de la presse payée... Le deuil arrivait à propos pour fermer l'hôtel.