Les Zélusko connurent l'amertume des abandons, l'humiliation des cartes cornées, des shake-hand hâtifs et des saluts trop brefs. Heureusement, entre temps, Sonia Barisnine avait-elle été mariée. La cousine pauvre, généreusement dotée, était devenue la comtesse de Mératry.

Mais, entre temps aussi, la santé de Véra s'était altérée. La petite Tartare s'était trop donnée, elle avait trop vibré, âme et nerfs, dans ce milieu factice et surchauffé de réclame et de grand art. Elle s'était consumée au feu dévorant du Paris théâtral; la Faculté consultée conseillait le climat de la Riviera. Seule, la douceur endormante des hivers de Menton éteindrait l'éclat fiévreux de ces prunelles, l'ardeur enflammée de ces pommettes, apaiserait les quintes exténuantes de cette mauvaise toux. On pressa le départ. C'est une condamnée qui quittait l'avenue du Bois.

La poitrinaire n'y devait plus revenir. Menton la posséda trois ans. Mme Zélusko, tous les Zélusko, les tantes et les cousines, s'installèrent au chevet de la jeune fille. La fortune des Zélusko, si ébranlée qu'elle fût, n'en était pas où la voulait porter l'opinion publique; il y avait déchéance, mais non ruine.

D'abord descendues à l'hôtel, Mme Zélusko et sa fille se fixaient en ville. La comtesse de Mératry venait se réfugier auprès d'elles. Sa dot une fois dilapidée, le comte de Mératry l'avait abandonnée. La jeune femme, enfin libérée par un divorce, se trouvait trop heureuse de venir échouer auprès des siens, et l'agonie de Véra Zélusko s'organisa.

Ce fut d'abord l'ère des interminables promenades en voiture, des promenades au pas, avant le coucher du soleil, sur les routes de Monte-Carlo et de la Mortola; puis vint un moment où l'on ne permit plus à la malade de sortir. Elle vécut désormais dans une atmosphère de serre chaude, cloîtrée derrière les vitres incendiées d'azur et d'une longue véranda; et puis ce furent les étouffements, les crises de toux que rien n'arrête, les angoisses et les spasmes, les yeux chavirés dans une pauvre face de suppliciée qui suffoque, les hémopthisies meurtrières dans le hoquet et le râle final.

Les Zélusko, atterrés, assistèrent à cela; ce fut une stupeur. C'était l'effondrement de leur rêve, l'anéantissement de tous leurs efforts, et celui aussi de leur ultime et fragile espoir. Leur adorée petite Véra était morte; Véra, leur idole et leur gloire; et elles étaient là, la mère et les tantes et la cousine Sonia, debout, les yeux vides de larmes, autour de ce cadavre, isolées en cette terre étrangère, venues de si loin, si loin, de leur sainte Russie pour la carrière et l'avenir de celle qui gisait là, silencieuse à jamais, devenue une chose inerte et froide, elles qui avaient tout quitté pour cette morte, Moscou, et leur foyer et leur passé et tout; et Véra les abandonnait là!

Et alors l'âme asiatique des Zélusko se réveilla; la douleur ramena toutes ces femmes en deuil à leur antique atavisme... Sur huit millions il en restait deux ou trois à la mère; et cette mère douloureuse, toute frustrée qu'elle fût, sous le coup de la destinée se ressaisit, voulut à sa morte, à sa Véra chérie, des funérailles et un tombeau de princesse orientale.

Vous connaissez le tombeau du tsarewitch à Nice, au pied du parc Impérial. Mme Zélusko voulut à Véra le pareil; elle le voulut plus fastueux et plus coûteux encore. Les carrières de Carrare, les sculpteurs de Gênes, toutes les ressources de l'Italie voisine furent requises par cette mère anéantie, mais redressée dans son orgueil; et tout ce que la folie de vanité d'une dynastie, tout ce que la démence de luxe d'une fin de race peuvent vouloir et inventer pour perpétuer en marbre la mémoire d'un des leurs, pour sa fille Mme Zélusko le réalisa. Le cimetière de Menton garde le mausolée. Le Campo-Santo de Gênes n'a rien de pareil. Mais où s'affirma leur vieux sang asiatique, c'est dans l'amoncellement de robes, de fourrures, de dentelles et même de bijoux, que cette mère orgueilleuse entassait dans le caveau de la morte. Toute la garde-robe de Véra, jusqu'à ses moindres accessoires de toilette, ses éventails, ses flacons, ses petits ciseaux d'or, indépendamment des manteaux du soir, des corsages de bal et de toute la série des chapeaux, décora d'une lamentable défroque les parois de marbre du tombeau: puis, comme exténuée de ce suprême effort, Mme Zélusko tombait dans la torpeur. Hypnotisée dans le seul regret de la morte, tout autour d'elle lui devint indifférent. Au lieu de retourner en Russie elle se fixait à Menton, retenue par l'ombre de son cimetière, et toutes les tantes et toutes les sœurs commencèrent avec elle la funèbre veillée de Véra. Veillée qui dure déjà depuis quinze ans, et c'est dans cet Escurial de la côte d'Azur que vit depuis quinze ans Mme de Mératry, dans la stupeur et le silence de toutes ces vieilles figées et lentement retombées en enfance. Dans la demeure, où Mme Zélusko promène sa douleur hallucinée, le service abandonné à des vieux serviteurs impotents a tourné à l'incurie. Mme Zélusko est devenue avare; elle et ses sœurs traînent les mêmes vieilles robes de deuil roussies par l'usure et raidies de taches; personne ne songe à renouveler la garde-robe de Mme de Mératry, qui, au bout de cinq ans, a quitté le deuil.

A court d'argent et rivée dans la maison par l'attente de l'héritage, Sonia Barisnine acculée aux plus dures nécessités s'est un jour enhardie, et au milieu de toutes ces vieilles parentes aveugles; c'est-à-dire aveuglées dans leur gâtisme funèbre, elle est allée rendre visite au tombeau de sa cousine.

—Et nous devinons ce qu'elle a fait, ricanait Surville, elle a pris le musée funéraire pour vestiaire.