—Pauvre Nadège Andramatzi, elle a eu le bout de l'an qu'elle eût souhaité. On a parlé d'elle un matin de vernissage.»
[LA VENGEANCE DU MASQUE]
—Des histoires de masques! j'en sais de tragiques; j'ai même vu, pas plus tard que cette année, se dénouer une assez mystérieuse aventure. Par le plus grand des hasards j'avais été, l'année précédente, témoin du commencement; si bien que j'ai assisté au premier et au cinquième acte et cela dans le pays le moins fait pour encadrer une action poignante; dans le décor le plus gai et le plus banal, le plus remuant et le plus ensoleillé qui soit au monde; dans la ville même de la folie et de l'opéra bouffe en plein carnaval de Nice.»
Il y eut un silence, Maxence de Vergy, comme tout bon conteur, jouissait de l'étonnement attentif où nous avait plongé le début de son récit.
—Une tragique aventure de bal masqué à Nice! Tu me la coupes, en effet, ricanait l'incorrigible petit Jacques Baudran.
—Oh! ce n'est pas une intrigue de bal masqué, c'est une aventure de plein air! Ça s'est passé dans la rue, en pleine bataille de confetti. Vous connaissez, tous, n'est-ce pas, le carnaval de la Riviera? Trois jours entiers, la joie de sauter et de se déhancher tient tous les quartiers. Nice est une ville de possédés; une folie de mascarade est déchaînée du Vieux-Port aux Baumettes. C'est un cauchemar de farandoles et de carmagnoles, un hourvari de bonds, d'entrechats, de pirouettes et de cris. Il y a des rondes de matelots, il y a des rondes d'alpins et d'artilleurs de forteresse, pêle-mêle avec des pierrots de satinette, des clowns de percale rose et des dominos de serge verte; le chienlit s'en donne à cœur joie. Notez que la chose est plutôt laide et qu'on a la fièvre rien qu'à regarder ces avalanches de capuchons et de camails, engonçant des faces en treillage se ruer et se démener dans l'âcre et corrosive poussière que soulève, le dimanche et le mardi gras, la bataille de confetti. Ah! ces affreuses dragées de plâtre qu'on puise à la truelle et dont on verse des sacs entiers sur les passants. Il en pleut des balcons, il en pleut des croisées, il en pleut des tribunes élevées, on dirait, pour assommer les gens. Les masques dansant des chars vous en écrasent des seaux entiers sur la tête; vous êtes harcelé, asphyxié, criblé de coups et frappé de toutes parts.