Tous les masques sont assassineurs. S'aventurer dans la rue, ce jour-là, sans domino et sans masque (le masque en treillis de fer renouvelé des casques héraldiques) serait s'exposer à une perte sèche de dix louis de vêtements, sans parler de coups et blessures; mais les Niçois trouvent cela charmant. Cette bataille à sac armé, ce jeu de mains et de vilains activent le commerce et font vivre la ville.

Par une convention tacite et acceptée de tous le masque seul est respecté, ce jour-là. Sous aucun prétexte on n'a le droit de l'enlever au domino ou au clown qui vous attaque et vous houspille. C'est ce masque inviolable et préservateur qui fait la gaieté de la rue, les jours de corso, dans l'aveuglante poussière qui vous brille les yeux et vous prend à la gorge; mais, quand il y a du soleil, tout ce plâtre dans l'air poudrederize gaiement les balcons et les toits et quelle vision quand, sous la pluie blanche des confetti et dans le bleu du ciel, la soie des costumes, des oriflammes et des étendards grouille, flamboie, rutile, remue et chatoie dans de la lumière et du soleil.

Moi, Maxence de Vergy, je me trouvais donc, l'autre année, au milieu des horions et des bousculades du carnaval et, tout étouffé que je fus par mon masque et en même temps qu'écrasé par la foule, je prenais un certain plaisir à regarder défiler entre deux avalanches de plâtre un char de grenouilles dansantes, une brigade d'agents plongeurs, et, tapée de matelas, assiégée d'oreillers, toute en dégringolades, estocades et farces d'Hanlon-Lees, une étonnante Auberge du Tohu-Bohu.

Singulier plaisir, direz-vous, d'aller se fourrer dans cette cohue?

A dire vrai, je n'y allais pas pour le seul plaisir d'aller voir batailler les masques, j'y suivais...—oh! en simple curieux, mais en curieux intéressé,—un couple remarqué l'avant-veille à mon hôtel, un ménage toulousain et pas tout jeune; car madame frisait bien la quarantaine, bonne grosse commère réjouie avec, sur la lèvre, un soupçon de moustache, l'œil vif, le corsage en bastion, une vraie délurée de Toulouse venue exprès pour les fêtes, et qui n'entendait pas chômer à ce carnaval. Le mari, guère plus âgé, avec un beau profil classique un peu empâté par la vie de province, quoique encore solide et l'air d'un luron, était d'aspect plus calme.

Mme Campalou m'avait de suite charmé par son entrain et son exubérance. Il y avait en elle une telle joie de vivre et une telle naïveté devant la vie, que j'en oubliais sa vulgarité. Depuis l'avant-veille elle ne tenait pas en place; c'étaient des allées et venues pour l'achat du domino, l'achat du masque, du sac de confetti pour le Corso, et le choix du clown de satin mandarine pour la redoute du soir. Elle entendait ne pas manquer une fête et s'en donner à cœur joie. Elle n'avait pas peiné vingt ans dans leur boutique de la rue d'Alsace-Lorraine pour se priver d'un plaisir, aujourd'hui que leur fortune était faite. M. et Mme Campalou s'étaient enrichis dans la passementerie. M. et Mme Campalou n'avaient pas d'enfants, aussi seraient-ils bien bons de se gêner, n'est-ce pas? car c'est d'elle-même que je tenais ces détails. Mme Campalou les donnait à qui voulait les entendre; c'était une nature expansive et d'élocution facile. Elle n'avait de secrets pour personne; ses confidences ne tarissaient pas. «Ils venaient tous les ans au carnaval de Nice; c'était leurs grandes vacances. Ils prenaient un billet valable pour un mois, mais de première, et descendaient dans les meilleurs hôtels. Qu'est-ce que ça leur faisait de dépenser vingt-cinq francs par jour? Ils n'avaient pas d'enfants! D'abord, son mari était à ses ordres, ils avaient tous deux les mêmes goûts. Ils suivaient ici toutes les fêtes, corsos, redoutes, batailles de fleurs et vegliones; l'année dernière, ils avaient fait la connaissance d'un prince, d'un prince napolitain, qui possédait des solfatares en Sicile. Il leur avait promis de venir les voir à Roquevieille, leur propriété des environs de Toulouse, mais il n'était pas venu. Si je voulais les honorer d'une visite aux vendanges, je boirais chez eux d'un petit vin dont je leur dirais des nouvelles. Ils avaient des vignes superbes à Roquevieille, un domaine qu'ils avaient eu pour un morceau de pain, etc., etc.» Vous jugez les gens d'après leur antienne.

C'est M. et Mme Campalou que je suivais donc dans la foule. L'occasion était trop belle, je sentais le couple fertile en incidents.

—D'abord, si quelqu'un me pince, je le griffe, avait déclaré Eudoxie en se harnachant de son domino de toile grise.

Mme Campalou avait de la vertu.

Est-ce cette vertu qui se rebiffait au plus fort de la bataille? ou, surexcitée par le plaisir, les musiques, la lutte et le charivari, Mme Campalou ne céda-t-elle pas plutôt à une agressive nervosité de grosse dame? Toujours est-il qu'en pleine avenue de la Gare, au beau milieu d'une pluie de confetti, elle se retournait comme une lionne sur deux grands dominos de satin noir arrêtés derrière elle et, s'agrippant au camail du plus mince des deux: