Mais voilà, Mme de Néthisy avait de la littérature! Elle avait lu dans les romans qu'on peut atteindre à tout avec de la beauté; et avec son inexpérience de la vie, elle alla de l'avant, convaincue qu'elle ferait faire le grand mariage et même le mariage princier à sa jolie Aliette, car c'est Aliette et non Bobette que s'appelait Mlle de Néthisy.

Cette mère de Néthisy avait une âme de Mme Cardinal, mais d'une Mme Cardinal pour le bon motif. Elle tabla sur le physique de sa fille et, persuadée qu'il faut montrer les perles aux clients, elle lança l'enfant à la poursuite des épouseurs, mais en se trompant de porte, comme elle l'eût lancée dans la prostitution.

Leurs crêpes de deuil à peine éclaircis, elles commencèrent cette vie de retapes et d'exhibitions qui, en moins de quatre ans, les discréditèrent et les démonétisèrent d'Ostende à Nice et de Trouville à Paris; et, avec leur peu de ressources, leur gêne croissante malgré les petits logements et les hôtels de cinquième ordre, cette jolie fille et cette femme bien née eurent bientôt le pitoyable et comique aspect de deux laissés pour compte. A ces existences de représentation et de parade il faut le luxe du cadre, les installations somptueuses, des élégances et des raffinements de toilettes et de décors, la poudre aux yeux jetée à toute volée dans le nez des imbéciles et la demi-prostitution qui, les mauvais jours venus, peut au moins tabler sur la valeur des écrins. Mais vous les avez connues comme moi, se pavanant en gants nettoyés et en robes de l'année précédente (retape et retapages) et se gorgeant avidement, la mère surtout, des consommés et des sandwichs des buffets et des five o'clock tea; c'était navrant! La dernière année de leur séjour ici, elles n'avaient plus qu'une cour de tout petits jeunes gens; cette jolie fille qui n'accordait rien avait fini par rebuter les vrais viveurs. Fini le temps des invitations à souper. On ne les priait même plus aux bals des cercles. Les autres femmes détournaient la tête au passage de la mère et de la fille; il fallait être étranger ici pour prendre pour deux aventurières ces deux lamentables attardées de la chasse au mari, perpétuelles candidates refusées. C'est cette méprise qui fut leur perte.

Un grand seigneur russe et deux richissimes Américains de Monte-Carlo, allumés par la beauté de Mlle de Néthisy et trompés par ses allures, s'attelèrent à son fiacre. Ce fut une série de parties en mail, de dîners au cabaret et de déjeuners dans les réserves où la jeune fille se laissait emmener, rassurée par la présence de son inévitable mère; les bouquets et les écrins commencèrent à pleuvoir et Bobette n'accordait rien. Cette fille madrée qui se refusait toujours et cette mère qui ne s'en allait jamais finirent pas exaspérer les trois hommes. Ils résolurent de brusquer les choses: le carnaval arrivait avec sa suite de veglioni.

Une bande de filles et de joyeux fêtards fut enrôlée et mise dans le secret. Tous trouvèrent très drôle de forcer la main à cette mijaurée de Bobette.

Le soir du Mardi Gras, après un dîner fortement arrosé de vin du Rhin et d'Extra-Dry, ces dames de Néthisy faisaient leur entrée à l'Opéra, escortées des trois hommes. On y rencontrait presque aussitôt une bande d'amis et de femmes masquées avec lesquels on fusionnait; l'entente des nouveaux venus activait le train des choses; on sablait le champagne dans les loges et, vers deux heures du matin, après maintes escarmouches de couloir, pendant que Mme de Néthisy un peu grise était retenue au buffet, Mlle de Néthisy, elle, était entraînée et enfermée dans une loge et là, dans le clair-obscur du petit salon, les écrans relevés et le gaz baissé, dans des froissements de soie et sous l'étouffement du masque, malgré ses pleurs et ses prières et dans l'effroi du scandale, Mlle de Néthisy était violentée par trois brutes, fortes de leurs muscles, de leurs millions et de la complicité tumultueuse du bal. Le troisième ne posséda qu'une femme inanimée et froide, pareille à une morte: Mlle de Néthisy s'était évanouie. C'est alors que les trois hommes prirent peur, ils allèrent chercher du secours; on prévint la mère: Mlle de Néthisy venait de se trouver mal. Une voiture de remise reconduisait les deux femmes à leur hôtel.

Mlle de Néthisy mourait le lendemain soir, à huit heures, d'une imprudente absorption de laudanum. Dans un billet bref, libellé dans les mêmes termes à chaque homme, la victime retournait leurs écrins à ses assassins.

Vous voyez bien qu'il peut y avoir des larmes sous un masque.