[LA VALSE DE GISELLE]
Toutes nos joies sont imaginées, nos douleurs seules sont vraies.
Jean Dolent.
—Une histoire de masque! J'en sais une bien plus extraordinaire.
Et Serge Népluskoff, ayant remonté sous sa manchette la gourmette d'or fermée d'un gros saphir, qu'il portait en bracelet, et à laquelle il venait de consulter sa montre.
—Il n'est qu'une heure et demie du matin. J'ai tout le temps de vous la raconter.
Et du ton traînard et chantant de ses compatriotes:
C'était à Vienne, il y a deux ans. Esther Eymann de l'Opéra était en représentations au Burgh Theater; elle y avait dansé comme une abeille, à ravir les yeux et les cœurs, et nous fêtions le plus souvent possible, c'est-à-dire chaque fois qu'elle le voulait bien, l'harmonieuse et séduisante jeune femme dans les restaurations de la ville. Nous la traitions toujours après le spectacle, et des femmes de la noblesse et de la haute aristocratie même daignaient paraître à ces soupers. La cour chez nous est devenue si triste depuis ces morts affreuses du prince héritier et de l'impératrice.
A un de ces soupers, l'avant-dernier, je crois, offert à la danseuse par les officiers du 3e hussards blancs et présidé par le prince Égrégori, la conversation roulait sur le suicide d'un jeune lieutenant du 12e dragons en garnison aussi à Vienne, et qui venait de se tuer dans des circonstances tout à fait romanesques... Ça avait été l'événement de la semaine. Le comte Stéphane Adriani s'était brûlé la cervelle sur la tombe de sa fiancée, un mois, jour pour jour, après la mort de celle-ci; le suicide se compliquait de racontars singuliers, de manifestations d'au-delà et d'apparitions de la morte...