... Pour aller s'entretenir avec sa bien-aimée le comte Adriani escaladait, chaque nuit, le mur du cimetière, dont les portes se fermaient à six heures; et c'est par la plus belle nuit d'étoiles qu'il s'était tiré son coup de revolver. On l'avait trouvé, le matin, affalé contre le grillage de la tombe, sa tunique de drap blanc toute trempée de sang: le comte s'était tué en uniforme, et toute l'aventure exhalait une sentimentale odeur de brume et de vergismeinicht de vieux conte allemand.

—Cela vous étonne un peu, madame, n'est-ce pas? faisait le prince Égrégori à la danseuse appuyée du coude à la table, vaguement attentive et le regard ailleurs, et cela vous change des aventures de votre pays, ces tragiques histoires d'amour et de revenants. A Paris, on hausserait les épaules et l'on dirait ce pauvre Adriani victime d'hallucinations. Ici, non. La petite fleur bleue croît toujours dans notre vieille Allemagne. En France, on se tue quand on n'a plus d'argent; ici, quand on n'a plus de raison de vivre; et notre seule raison de vivre est l'amour. Vous me répondrez que c'est folie d'aimer des fantômes, et vous nous en offrez, madame, l'argument le plus convaincant.»

La danseuse ne souriait même pas à cette galanterie. Elle était devenue songeuse, son beau front blanc s'était barré d'une ride sous l'ondulation de ses cheveux bruns; elle se taisait, comme rentrée en elle-même, ses larges prunelles bleues devenues sombres et comme phosphorescentes, pourtant.

Elle sortait enfin de son mutisme et d'une voix grave:

—C'est ce qui vous trompe, messieurs. Il y a encore des amoureux en France, et des amoureux fidèles au delà de la mort. Il ne faut pas nous juger sur des chansons de Montmartre et des refrains d'opérette. L'amour peut exister même chez des viveurs; pour ma part, je crois préférer à ceux qui meurent de leur amour ceux qui peuvent en vivre et même se survivre.—Mais vous parlez comme un poète, hasardait le comte Bathianko.—J'en ai connu, souriait la ballerine, montrant cette fois toutes ces dents; et s'adressant au prince Égrégori. Il y a aussi des fantômes en France et des mortes qui reviennent. Les morts reviennent toujours quand on les évoque. Appelez-les vraiment! ils se manifesteront, et sentant tous les regards posés sur elle. «J'ai assisté, moi, Esther Eymann, à une manifestation d'outre-tombe, et j'ai vu revenir une morte d'amour.—Vous!—Moi et à un souper comme aujourd'hui; mais il y avait moins de monde. Nous étions trois.—Vous avez vu?—Presque. En tout cas, une autre a vu, et je ne mets pas en doute qu'une chose merveilleuse ne se soit passée cette nuit-là. D'ailleurs je vais vous raconter le fait, et avec une malice charmante. Il faut bien payer mon écot.

Il y a huit ans de cela, je n'étais pas encore l'Esther Eymann dont la photographie et les illustrés ont popularisé les attitudes et la silhouette. J'étais simplement Eymann première, comme ma sœur Laure était Eymann seconde. Le Burg-Theater de Vienne, pas plus que le Covent-Garden de Londres, ne nous faisaient de propositions pour venir créer ici un ballet de Strauss et là-bas une œuvre d'Isidore Lara; nous étions dans les quadrilles du fond. Vous avez tous, à Vienne, trop le culte de la danse pour ignorer la médiocrité de l'emploi. Bref, nous étions encore deux petits rats d'Opéra, mais nous n'étions pas moins, ma sœur et moi, infiniment jolies, beaucoup plus jolies même que maintenant (ne protestez pas, messieurs), car, en toute sincérité, le galbe de ces hanches et l'opulence de ces épaules ne valent ni la gracilité de la nuque ni les seins menus et délicats que nous avions alors; mais notre jeunesse n'avait ni perles, ni diamants et, en dehors de quelques vieux allumés sur nos grâces de fillettes, à peine si les hommes nous regardaient. Gailhard tenait alors à ce que le corps de ballet fît acte de présence aux bals de l'Opéra. L'espoir d'y rencontrer les danseuses applaudies en scène y attirait pas mal d'hommes de clubs; les abonnés y venaient pour nous. Tant de curiosités s'allument autour d'un tutu de ballerine; nous étions presque toutes jolies dans notre promotion, et notre jeunesse animait la salle. Bref, le directeur savait gré à celles qui voulaient bien paraître aux fêtes du Carnaval, et il faut toujours ménager son directeur, et puis Laure et moi, nous aimions assez les aventures. Nous en avons gardé le goût.

Un samedi gras, que nous rôdions, ma sœur et moi par les couloirs, elle en domino de moire bleu pâle et moi en domino de satin jonquille (nos costumes même du troisième de Don Juan, sous lesquels nous avions gardé nos jupes pailletées de danseuses, très amusées de laisser entrevoir la nudité de nos jambes et le rose de nos maillots); nous nous aperçûmes que nous étions filées et suivies par un vieux à favoris blancs, un vieux très mince et très sec, dont l'insistant regard noir finit par nous être une obsession. Il se postait toujours à dix pas de nous, soit en avant, soit en arrière, et nous dévisageait sans mot dire; et cette poursuite silencieuse nous énervait à la longue plus qu'une attaque brutale. Que nous voulait ce vieil échassier en rupture de marais? Tout à coup, Laure éclatait de rire et se penchant à mon oreille: «Nous sommes folles! Tu ne l'as pas reconnu? C'est le marquis d'Allieuze.—Non! Mais tu as raison, c'est lui. Où avions-nous la tête. Qu'est-ce que nous veut cet oiseau de cimetière? Sais-tu que j'ai presque peur!»

Il faut vous dire que le marquis d'Allieuze était un des plus anciens abonnés de l'Opéra; mais c'était peut-être le plus original de la collection, et Dieu sait si parmi ces messieurs il en est de bizarres! Il ne venait jamais que les soirs d'opéra du vieux répertoire, et encore à l'acte du ballet. Dans ceux de la nouvelle école, les seuls ballets de Delibes le trouvaient assis dans son fauteuil; en revanche on le voyait rarement au foyer, mais quand il venait sur scène, il s'attardait dans les allées et venues des machinistes, embusqué comme un chat-huant derrière quelque portant de décor. Jamais il n'adressait la parole à quelqu'une de nous; il ne s'oubliait même pas à offrir des bonbons aux petites, mais rôdait, prétendait-on, assez obstinément autour d'elles, son œil fixe attaché sur leurs jambes grêles. D'ailleurs râpé comme un vieux clerc d'huissier dans un habit démodé, et cravaté de haut à la façon de l'ancien régime, le marquis d'Allieuze avait toutes les allures d'un avare, et avec cela une fortune énorme, paraît-il, une des plus grosses fortunes foncières de France. Il habitait dans l'île Saint-Louis un vieil hôtel, où il ne recevait jamais, ne faisait partie d'aucun cercle, ne quittait même pas Paris l'été pour aller dans ses terres. Tout en lui était mystérieux et nous avions toutes à l'Opéra une crainte superstitieuse de ce vieillard équivoque. On lui prêtait des goûts étranges et l'on chuchotait que l'hôtel de Saint-Louis-en-l'Ile en avait vu de raides autrefois. Au foyer, nous appelions ce vieux maniaque l'amant de Fanny Essler, car les aventures de sa jeunesse dataient sûrement de ce temps-là. Le marquis d'Allieuze ne nous quittait pas des yeux. Il nous suivait comme une ombre et nous sentions son regard noir attaché sur nos chevilles et sur nos pieds chaussés de rose. Notre vague appréhension se changeait en malaise et devenait de la terreur folle, quand, se décidant à nous aborder, le vieux libertin nous murmurait dans la nuque: «Mes petits agneaux, vingt-cinq louis pour chacune de vous, un souper fin dans une maison bien close, rien que le souper, pas une caresse, pas un baiser, mais au dessert vous danserez chacune la valse de Giselle. Cela va-t-il? Ma voiture est en bas, vous n'avez qu'à me suivre. Je vous préviens que l'on soupe chez moi.»