Nous nous étions arrêtées interloquées. Vingt-cinq louis pour chacune de nous, un billet de mille en une nuit, nous qui gagnions cent cinquante francs par mois!

Ma sœur Laure payait d'audace: «Vingt-cinq louis, nous gardons nos masques. Cinquante louis chacune, si nous les ôtons!»

A quoi le marquis d'une voix aigre et rouillée: «Vous êtes deux petites coquines, mais topez-là pour les cent louis. C'est fait. L'important, c'est que vous dansiez et que je voie travailler ces jolies jambes. Vous danserez avec ou sans vos masques, comme il vous plaira. Je vous connais bien, mes petites Eymann, depuis le temps que je vous vois pousser.—Nous aussi, nous vous connaissons bien, monsieur le marquis.—Oui, nous sommes de vieilles connaissances.»

Et voilà comment le marquis d'Allieuze nous emmena souper cette nuit-là. Dire que nous n'avions pas le cœur un peu serré en montant le grand escalier à double rampe de lourde ferronnerie serait mentir! Le souper était servi au premier, dans un immense salon rocaille, une espèce de galerie aux hautes boiseries sculptées encadrant d'attributs et de fleurs l'étain verdi des glaces. Les appliques d'une grande cheminée et les candélabres de la table éclairaient mal la pièce, des ombres suspectes s'y entassaient dans les angles, et nous nous installions toutes frissonnantes. C'était un souper froid délicatement ordonné: Marennes, consommé, perdreaux sur gelée, chaudfroid de gelinottes et buisson d'écrevisses, le tout arrosé de vin du Rhin et servi dans une ancienne et massive argenterie. Des fruits monstrueux complétaient le menu.

Le marquis nous servait lui-même sans l'aide d'aucun domestique. D'une urbanité exquise, il nous déconcertait par l'élégance, inusitée pour nous, de ses manières de grand seigneur; nous, surexcitées et curieuses, affections une gaieté folle. Nous avions dégrafé nos dominos et posé nos loups sur la nappe. Le marquis, plein de prévenances, semblait s'intéresser autant à nos propos qu'à la jeunesse de nos épaules.

Tout à coup le marquis se levait et, repoussant son assiette, s'inclinait vers ma sœur: «A vous maintenant, mademoiselle, de tenir parole. Je vous attends. Etes-vous disposée à danser cette valse de Giselle?—A vos ordres, monsieur le marquis, mais.... la musique?—Qu'à cela ne tienne.» et se dirigeant vers un piano que nous n'avions pas vu, il manœuvrait des boutons et appuyait sur un ressort..., et d'une voix chevrotée et frêle d'épinette l'instrument mécanique égouttait la valse. Nous nous regardions désorientées et ma sœur s'exécutait. Elle avait ôté son domino.

O le côté fantomal et presque funèbre de cette valse de Giselle, cette valse de morte qui revient, dansée par une fillette fragile et demi-nue dans le silence et la solitude de ce grand salon inhabité, ce salon d'ancienne demeure seigneuriale, comme hantée de choses d'autrefois!

Le marquis, affalé dans son fauteuil, suivait passionnément chaque attitude, chaque pas et chaque geste. Chose étrange, je ne reconnaissais pas ma sœur. Il me semblait que c'était une autre qui dansait là, une espèce d'automate en jupe de tulle, poupée de contes d'Hoffmann dont le côté impersonnel et mécanique était encore accentué par cette musique surannée et fausse. Je regardais le marquis; son regard fixe ne suivait plus ma sœur. Il était ailleurs, plus loin, plus loin, très loin, attaché sur une grande glace qui l'aurait dû refléter toute... et qui ne la reflétait pas!... Les yeux du marquis étaient embués de larmes.

Ou j'étais grise ou j'avais le cauchemar! Je faisais un mouvement qui arrachait notre hôte à sa rêverie. Il se levait à demi et, s'adressant à moi: «A vous, mademoiselle.» Et d'un geste il rappelait ma sœur.

Laure prenait ma place, le motif de Giselle s'égouttait toujours et, comme mue par un ressort, presque hypnotisée, je me mettais à danser.