Je valsais, faisant face au marquis et à ma sœur, mimant les attitudes et les appels de bras de la valse classique avec, au cœur, l'inquiétude de cette grande glace opaque qui ne reflétait pas; et, tout à coup je voyais ma sœur se dresser, béante d'épouvante, les mains crispées au bras de son fauteuil, hallucinée, elle aussi, avec des yeux fous, comme ceux du marquis, qui regardaient ailleurs et voyaient quelque chose que moi je ne voyais pas.
«Esther?» Ma sœur trouvait enfin un cri. Instinctivement je me jetais dans ses bras. Je me retournais effarée sur la grande glace sombre. Elle stagnait comme une eau morte. Le marquis n'avait pas bougé. Il demeurait assis, le cou tendu, les yeux hallucinés et fixes dans la direction du miroir.
Il dormait!...
—Partons ne restons pas là, sœurette!»
Nous agrafions nos dominos et gagnions précipitamment la porte. Nous descendîmes l'escalier sans rencontrer personne, et le cordon tiré, trouvions dehors le coupé du marquis.
Dans la voiture nous nous aperçûmes que nous avions laissé là-haut, chacune, notre enveloppe de cinquante louis et nos masques. Nous n'eûmes jamais le courage de remonter les chercher dans ce salon lugubre, où dormait ce vieillard.
Le marquis nous les adressait le lendemain avec nos loups.
Qu'est-ce que Laure avait donc vu dans cette glace! Elle ne me le dit qu'un an plus tard. Une forme lui était apparue, une silhouette de danseuse, bien plus grande et plus frêle que moi, et c'était un visage connu, mais sur lequel elle n'avait pu mettre un nom, et cette forme ne pouvait être mon reflet, car elle aussi dansait de face et cette danseuse au visage si blême et aux yeux si caves, cette ballerine spectrale, Laure en avait fait une morte, une morte jadis aimée de notre hôte et qui revenait à son appel.