Et quand le jeune homme eut servi la jeune fille:
—Vous avez bien une heure à me donner?
—Plus! Toute la journée, toute ma soirée!
—Non, une heure suffira. Voulez-vous me faire une grâce? Passez-moi une de ces fleurs de magnolia. Leur odeur ranime et enivre.»
Le jeune homme se levait et offrait à même le vase persan la gerbe rigide de feuillages vernissés et de calices énormes. L'Américaine prenait une fleur, en écartait les lourds pétales charnus et la respirait longuement:
—Je n'épouse pas M. Olivari rien que pour son physique. Il est vrai que, sans son physique, je ne l'aurais pas épousé. Nous sommes très pratiques en Amérique et nous ne donnons rien pour rien. Ou nous épousons un homme pour sa fortune, et alors il importe peu qu'il soit jeune, beau, vieux ou laid. L'important est qu'il soit intelligent pour conserver ses millions et en acquérir d'autres. Et c'est le mariage de raison, irraisonnable à mon sens, puisque tout y est sacrifié. Ou nous épousons un titre et un nom, et c'est un duc français, un marquis espagnol ou un prince autrichien; nous n'exigeons alors qu'une noblesse ancienne et un physique décoratif. On est beaucoup revenu, chez nous, de ces sortes de mariages. Vos grands seigneurs d'Europe sont vraiment endettés depuis trop de siècles, ils ont perdu l'habitude de payer comptant. Nos dollars, d'où qu'ils sortent, ont cours à travers le monde. Passé la mer, la parole de vos épouseurs titrés ne vaut rien. Nous préférons à ce prix-là demeurer filles ou bien alors nous épousons un homme qui nous plaît; et c'est mon cas et c'est le plus aristocratique des mariages, car il exige chez la femme une grosse fortune, de la volonté et une indépendance avertie par de la sagacité et de l'observation. Ce mariage-là n'est permis qu'à l'élite. Oh! vous pouvez saluer, je sais très bien ce que je vaux.
J'épouse M. Olivari pour son physique et quelques autres qualités. Il est vrai qu'il y a quinze jours, à pareille heure, j'ignorais totalement qu'il existât. Sa compagnie arrivait aux Estérais, et ce n'est qu'une heure après que le plus grand des hasards a voulu qu'une porte mal fermée, ouverte par un courant d'air, me le fît apparaître dans son tub. Le détail de la chemise est inventé. M. Olivari n'en avait pas. Je le dis sans honte. Ce fut la vision d'un pâtre de Sicile qui aurait eu des moustaches; je connais mes auteurs et je possède quelques Musées. Nous voyageons beaucoup, nous autres Américaines; Naples et Pompéi nous font une esthétique très affinée. J'ai vu les Somalis qui sont les plus beaux hommes du monde, les coolies de l'Himalaya, qui sont de race pure, et les jeunes gens de Taormina, que les hellénistes allemands comparent aux éphèbes grecs. J'ai vu danser à Triana et dans les antres de Grenade les danseurs gitanes dont le galbe est, dit-on, impeccable; et vous n'ignorez pas que les horse-guards de S. M. Edouard VII promènent par les rues de Londres les plus beaux spécimens d'étalons humains. La nudité de M. Olivari ne m'a donc rien appris, mais elle m'a confirmé quelques souvenirs. Ne vous récriez pas. Une élève assidue de l'atelier Julian en sait tout aussi long que moi.
Un autre motif qui m'a décidée à ce mariage, c'est la nationalité même de mon fiancé: j'épouse M. Olivari, parce qu'il est Corse. Le Corse, lui, ne reprend pas sa parole. Il est loyal, forcément jaloux, d'une fierté presque extravagante, il n'entend la plaisanterie ni sur la fidélité ni sur l'honneur, il aime jusqu'à la mort, jusqu'au couteau et jusqu'au revolver; et cela me plaît assez, au milieu la veulerie d'une époque où l'adultère est consenti et tous les scandales tolérés, de sentir auprès de soi un souple et joli fauve humain qui n'admettra pas de plaisanterie dans ma conduite et ne souffrira aucun flirt accentué même d'un prince ou d'un grand-duc.
La vraie joie, voyez-vous, c'est d'être dominée en amour, et, lorsqu'on a ma dot, tous les maris sont à vos pieds. Avec M. Olivari, à la velléité de la moindre incartade, j'aurai le frisson de la petite mort.